Marcus DeSieno est passionné par les progrès de la technologie et son impact sur notre monde. Pour réaliser No Man’s Land : a view from a surveillance state, il a piraté des caméras de surveillance, à la recherche de paysages déserts du monde entier. Rencontre avec un artiste engagé.

Fisheye : As-tu un intérêt particulier pour la technologie ?

Marcus DeSieno : Je suis fasciné par l’évolution de la technologie photographique et des machines optiques, et par la manière dont elles ont changé notre perception du monde. Dans mon travail, je mélange souvent des processus photographiques anciens à des technologies contemporaines pour susciter un débat. L’appareil photo, cette machine, nous a changés à tout jamais. L’invention de la photographie a déclenché un changement immuable dans la perception humaine.

Peux-tu nous expliquer le concept de No Man’s Land : view from a surveillance state ?

Dans une culture régie par l’électronique, et de plus en plus intrusive, comment pouvons-nous délimiter les sphères entre public et privé ? Ma série interroge sur les manières dont les technologies de surveillance ont changé notre relation et notre compréhension du paysage. Pour réaliser ce projet, j’ai piraté des caméras de surveillances et des webcams publiques, à la recherche d’images de paysages « classiques ». Le produit final propose une enquête sur l’espace, les frontières et le pouvoir. Cette volonté de surveiller un lieu à travers des caméras sous-entend que l’homme domine cet espace.

Quelles interrogations souhaites-tu soulever à travers cette série ?

Comment, en tant que « communauté mondiale » pouvons-nous faire pour dénoncer ces problèmes de surveillances clandestines et d’abus gouvernementaux ? Remettre en question la nature envahissante de la surveillance par caméra est essentiel dans notre société actuelle. À travers No Man’s Land, j’espère décrédibiliser ce contrôle social que l’on découvre seulement en exploitant nos technologies.

Pourquoi ce titre ?

J’aime l’idée d’un espace incontesté et indéfini. Pour moi, ces photos peuvent être mises dans cette catégorie. La notion de « No Man’s Land » évoque des paysages nus, désolés. Si le terme définit originellement les territoires vides séparant deux armées lors de la Première Guerre mondiale, la notion d’un espace déserté à cause d’une peur perdure et fascine. Il fait écho aux doutes liés à la technologie de surveillance, à la manière dont elle a changé notre compréhension du territoire, et à ses conséquences sur notre consommation des biens naturels, dans cette ère digitale. Nous sommes actuellement une civilisation qui se situe en plein cœur d’un no man’s land.

Comment t’es-tu immiscé dans ces caméras ?

Lorsque j’ai découvert l’existence de ces caméras aux quatre coins du monde, j’ai su que je voulais travailler avec elles. Ce projet a pris du temps – beaucoup de recherches et de remises en question. Comment utiliser ces outils pour alimenter le débat autour de la surveillance, tout en le faisant avec éthique ? Je n’avais jamais piraté des caméras avant, mais je peux vous dire que c’était facile. C’était même terrifiant de voir à quel point. J’ai lancé une première recherche Google « Comment pirater des caméras de surveillance », et dans l’heure suivante je me baladais d’un continent à l’autre depuis mon ordinateur.

Comment as-tu retouché ces photographies ?

J’ai photographié mon écran à l’aide d’un appareil grand format, puis j’ai imprimé les négatifs sur du papier ciré. C’était un moyen pour moi d’ajouter ma patte à ces images, et de jouer avec la pixellisation évidente de ces caméras basse définition. Je connais bien ce procédé antique, je l’ai découvert alors que je travaillais dans un atelier spécialisé dans les techniques venues du 19e siècle, je l’ai utilisé plusieurs fois dans mon travail depuis. En dissimulant l’origine digitale de ces images, mon projet acquiert une intemporalité intéressante, et une lecture plus complexe.

Pourquoi avoir choisi de te focaliser sur des paysages ?

J’ai toujours été attiré par les paysages. J’ai longtemps été passionné par la mythologie de l’American West, et les photographies iconiques de la Frontière. Je collectais les stéréogrammes des études géologiques d’époque – ces appels au peuple, pour qu’ils viennent s’installer sur le territoire et le consommer. J’ai alors réalisé le potentiel du paysage en tant que médium. Me concentrer sur celui-ci m’a donc paru bien plus intéressant que de m’introduire dans l’espace privé de personnes, ou de scruter les ruelles dans un océan urbain. Beaucoup d’artistes se sont déjà penchés sur ce sujet. Le paysage évoque la conquête, la possession, le voyeurisme et la consommation, alors pourquoi ne pas utiliser son histoire pour examiner et critiquer l’importance des technologies de surveillance dans ces espaces que nous habitons ?

Comment t’es venu l’idée en faire un livre ?

Je me suis interrogé sur ma responsabilité, en tant qu’artiste. Je n’ai pas encore réussi à trouver une réponse satisfaisante, mais peut-être que ce désir de publier un livre est venu de mes questionnements éthiques. Notre façon d’utiliser cette technologie en 2018 est un sujet très important, et le sera d’autant plus dans le futur. Mon travail provoquera-t-il chez les lecteurs une envie d’agir ? Peut-être, peut-être pas, mais je ne pouvais me contenter d’observer.

© Marcus DeSieno

No Man’s Land : view from a surveillance state, Éditions Daylight Books, 38€, 112 p.