A 33 ans, Newsha Tvakolian vient de remporter la 5ème édition du Prix Carmignac Gestion du Photojournalisme pour son travail sur l’Iran. Cette autodidacte entame sa carrière dans la presse iranienne à l’âge de 16 ans, avant de devenir la plus jeune photographe à couvrir le soulèvement étudiant de 1999 deux ans plus tard. Depuis, son parcours impressionnant est marqué par la couverture de plusieurs conflits au Moyen-Orient et la réalisation de documentaires sociaux dans la région. Interview.

Portrait de Somayyeh, professeur divorcé âgé de 32 ans © Newsha Tavakolian pour la Fondation Carmignac

Fisheye : Comment se fait-il que tu aies commencé à travailler dans la photo si jeune ? C’était difficile ?

 Newsha Tavakolian : J’ai commencé la photo très jeune pour plusieurs raisons. D’abord et c’est la plus importante, je n’ai jamais trop aimé l’école. Comme j’étais dyslexique, j’ai toujours trouvé ça difficile de réussir mes études comme je le souhaitais. La photographie a été pour moi un nouveau langage, un moyen d’exprimer mes pensées et mes sentiments à travers l’image.

 Je n’ai jamais étudié la photographie, ça s’est fait un peu par hasard quand j’ai trouvé à la maison le vieil appareil de mon père. Mais dès j’ai commencé à prendre des photos, je ne pouvais plus m’arrêter. J’y passais tout mon temps et c’est devenu ma passion.

Najieh, bénévole participant à une campagne d’éducation nutritionnelle dans une école d’un quartier pauvre de Téhéran. Très pieuses, sa famille et elle-même s’impliquent fortement dans l’aide aux plus démunis © Newsha Tavakolian pour la Fondation Carmignac

Et puis c’était une façon pour moi d’être totalement indépendante de ma famille et de m’assumer financièrement. J’ai donc quitté l’école à 16 ans en sachant que c’était la carrière que je voulais poursuivre. Même si ça a été difficile au début, dès que j’ai eu un poste dans un magazine féminin, j’ai su que j’avais fais le bon choix et que mon futur était dans la photo.

Chauffeur de taxi dans son véhicule un jour de pluie. Derrière lui, une affiche d’une prochaine représentation de la pièce de Samuel Beckett, En attendant Godot © Newsha Tavakolian pour la Fondation Carmignac

Fisheye : Pourquoi as-tu d’abord choisi de couvrir les conflits ?

Newsha Tavakolian :  Quand je travaillais comme photo-journaliste, je me suis aperçue que je ne voulais pas rester à la maison à regarder les conflits et les guerres à la télé. J’avais envie d’y être, au milieu de l’action, à prendre des photos. Je voulais ressentir ce que c’est d’être dans et autour d’un conflit pour mieux retranscrire les émotions dans mes images.

Mais après avoir couvert deux guerres, j’ai réalisé que je n’étais pas une reporter de guerre. J’ai trouvé ça très dur, très pénible. J’ai décidé que j’étais davantage intéressée par raconter les histoires des gens et j’ai commencé la photo conceptuelle. Mais je serais toujours reconnaissante d’avoir eu l’opportunité de couvrir ces conflits. Je crois que ces expériences ont fait de moi une meilleure photographe.

Ali, vétéran, portant sa fille Hadis, lors de son 8e anniversaire. Il s’est battu sur le front de la guerre Iran-Irak pendant sept ans, après s’être engagé à 16 ans. « Physiquement, je suis rentré chez moi », déclare-t-il, « mais mentalement, je suis resté là-bas. » © Newsha Tavakolian pour la Fondation Carmignac

Fisheye : De quoi traitait ton projet sur l’Iran pour le Prix Carmignac ?

Newsha Tavakolian : Mon travail sur l’Iran parle de la jeunesse des classes moyennes. J’ai toujours voulu aborder ce sujet parce que leurs vies ne paraissent pas forcément très intéressantes mais je crois qu’il est important de raconter leurs histoires. Le prix Carmignac Gestion du Photojournalisme m’a donné l’opportunité, le temps et les ressources d’enquêter sur ce projet spécifique.

Je pense que la classe moyenne est une part importante de la société et que ses histoires sont souvent oubliées, car on se concentre toujours soit sur les privilégiés soit sur les classes défavorisées. Je crois que cette classe moyenne va bientôt se dissoudre donc je voulais mettre la vie de ces gens au premier plan et la partager avec le monde.

Jeune couple sur la côte caspienne. L’Iran présentant un des taux de divorce les plus élevés au monde, les tribunaux sont engorgés © Newsha Tavakolian pour la Fondation Carmignac

Fisheye : Quel est l’objectif de Rawiya, le groupe de femmes photo-journalistes que tu as créé au Moyen-Orient ? 

 Newsha Tavakolian : J’ai toujours voulu supporter et collaborer avec d’autre photo-journalistes femmes de la région. On est un petit groupe qui fait face aux mêmes challenges, aux mêmes problèmes que les autres femmes qui travaillent au Moyen-Orient. J’avais l’impression qu’on ne nous laissait jamais exprimer nos pensées et qu’on été souvent réduites au silence, dans un domaine d’activité surtout masculin. Donc je me suis dit, pourquoi pas trouver un moyen de parler pour nous-mêmes et de raconter nos propres histoires.

Trois hommes observent la foule au parc d’attractions Eram dans l’ouest de Téhéran. Pendant longtemps, ce parc était le seul lieu de loisirs à l’air libre de Téhéran, mais les années se font sentir : les lions ont vieilli et certaines des attractions sont fermées. © Newsha Tavakolian pour la Fondation Carmignac

J’ai donc créé Rawiya en 2011, avec cinq autres femmes photographes. Nous avons essayé de présenter un point de vue « insider » de cette région troublée et de montrer les problèmes politiques et sociaux. Malheureusement, aujourd’hui mon emploi du temps chargé ne me permets plus de faire partie du groupe, mais elles continuent d’avoir beaucoup de succès et je suis très fière de ce que nous avons créé

Le site de Newsha Tavakolia