De Drive-in church où l’on klaxonne pour dire « Amen ! » aux parcs d’attractions où l’on peut acheter son hot-dog à la Vierge Marie… Avec sa plongée au milieu des croyants américains, Cyril Abad dresse une cartographie des excentricités de la foi aux Etats-Unis où, entre gigantisme et délire, fidèles à la devise nationale, « In God We Trust ». Cet article fait partie de notre dernier numéro.

« Dans une journée, il faut un peu de café et beaucoup de Jésus », assure l’affiche, gage du parrainage divin du Starbucks installé à l’entrée de l’église. Bienvenue dans la Seacoast Church, à Charleston, en Caroline du Sud. C’est l’une des nouvelles megachurches made in USA photographiées par Cyril Abad : autonome, sans étiquette formelle, prônant le Come as you are pour rameuter les ouailles qui désertent les églises traditionnelles. Les fidèles, smartphone dans une main, latte noisette Starbucks dans l’autre, « likent » le sermon du prêtre, assis dans les canapés en cuir. Pour ceux qui assistent à la messe de visu, dans l’auditorium, deux types de « pain » (l’hostie des protestants) sont proposés : avec ou sans gluten. Le prêtre est sur scène, aidé d’écrans tactiles et d’un sound system dernier cri. À nos yeux de païens européens, le sermon, rediffusé sur des écrans à l’extérieur de la salle, ressemble plus à une présentation du nouvel iPhone qu’à la parole divine. D’ailleurs, ici, pas de pièces jaunes jetées au fond d’un panier : la quête se fait par carte bleue, sur des machines alignées à l’entrée et prévues à cet effet.

Des touristes dans Holy Land, parc d'attractions a Orlando (Floride) qui a pour thème l'Ancien et le Nouveau Testament © Cyril Abad

Selfie avec les apôtres

Dans la cartographie des excentricités religieuses aux États-Unis réalisée par Cyril Abad, on croisera aussi une drive-in church, à Daytona Beach (Floride), où les paroissiens se garent sur la pelouse, restent confortablement assis dans la clim’ de leur voiture, et klaxonnent pour dire : « Amen ! » Toujours en Floride, mais à Orlando cette fois-ci, un parc d’attractions biblique aux décors plus vrais que nature, facture cinquante dollars le billet d’entrée. Les 250 000 visiteurs annuels peuvent assister à un spectacle de crucifixion – où l’acteur qui joue dévotement Jésus porte sa croix jusqu’à une reproduction du mont Golgotha – puis poser avec les apôtres pour un selfie, ou acheter un hot dog à Marie. Plus étranges encore, les images ramenées par le photographe du Ark Encounter, le musée des fondamentalistes chrétiens construit dans le Kentucky, à Williamstown. Une immense reconstitution de l’arche de Noé, remplie d’animaux empaillés et de panneaux explicatifs qui tentent de démontrer aux croyants en quoi la théorie darwinienne de l’évolution n’est que propagande, et comment Dieu a effectivement créé le monde en six jours, il y a six mille ans. Un sondage Gallup publié en 2005 affirme que huit Américains sur dix sont convaincus de l’existence de Dieu. En 2012, le même institut de sondage nous apprenait que près d’un citoyen américain sur deux « ne croyait pas en la théorie de l’évolution », et pensait que Dieu avait créé l’homme, tel qu’on le connaît aujourd’hui. Même si de nouvelles enquêtes plus récentes, réalisées par le Pew Research Center, montre que le pourcentage de chrétiens est tombé de 8 points depuis l’étude de Gallup (avoisinant aujourd’hui les 70 %), et que le taux d’Américains non affiliés à une religion (athées, agnostiques ou « sans religion particulière ») a bondi, lui, de 6 points, les États-Unis restent une terre évangélique.

« Là-bas, croire est le premier gage de moralité », explique Cyril Abad. « Quand on ne croit pas, on est vu comme amoral. Il y a des gens qui perdent leur boulot pour avoir fait leur coming out d’athée. » Difficile aussi de se déclarer non-croyant sans passer pour un hérétique, dans un pays où Dieu est partout : dans la Constitution, sur le dollar (“In God We Trust”), sur les panneaux de publicité qui longent les autoroutes… Sans compter les innombrables chapelles de toutes dénominations, qui rappellent Sa présence à chaque coin de rue. Selon un autre sondage du Pew Center, publié en 2014, les Américains préféreraient, de fait, un président âgé, ouvertement homosexuel, ou n’ayant jamais eu de responsabilités publiques plutôt qu’un athée. Dans sept États, dont la Caroline du Nord, la Constitution oblige les gens à croire en Dieu s’ils veulent se présenter aux élections. Analyser le sentiment religieux revient donc à disséquer l’Amérique. Méticuleusement, il a fallu que le photographe découpe les cartes, épluche les journaux locaux à l’affût de toute singularité dans ce grand temple religieux. Repérer l’insolite, comme pour donner la mesure de la norme, une sorte d’échelle par anomalies. Le tout, sans jamais faire preuve d’arrogance ou porter de jugement.

 

Le gigantesque projet Ark Encounter est reconnu comme la plus grande structure de bois autoportante au monde. À l’intérieur, la doctrine créationniste selon laquelle Dieu a créé le monde en six jours y est exposée à l’aide d’animaux empaillés et d’infographies interactives

 

Le Ark Encounter, gigantesque reconstitution de l’arche de Noé, est un parc d’attractions dans le Kentucky créé par les leaders du mouvement créationniste

Tous les dimanches, le révérend Rob prend la parole au balcon de la Christian Drive In Church, à Daytona Beach, devant un parterre de voitures

 

Pour les fidèles de la Drive-In church garés devant le révérend, le sermon est retransmis en direct sur la bande passante 88.5 FM

© Cyril Abad

L’intégralité de cet article est à retrouver dans Fisheye #27, actuellement en kiosque et disponible sur Relay.com