Dans Boys will be, le photographe américain Jon Ervin s’intéresse à la masculinité. Une notion qu’il explore, apprivoise et déconstruit en croisant photographie de mode, documentaire et archives.

« La masculinité doit être prouvée. Et à peine l’est-elle, qu’elle est remise en question et doit être prouvée à nouveau – constante, implacable, inaccessible », écrit le sociologue américain Michael S. Kimmel dans The Gender of Desire: Essays on Male Sexuality. Qu’est-ce qui définit cette masculinité ? Pourquoi ses représentations sont-elles si limitées ? Peut-elle être fluide, libérée ? Ce sont ces réflexions que le photographe Jon Ervin a explorées à travers Boys will be. Une série mélangeant images d’archives, documentaires et shootings de mode pour proposer une nouvelle définition du masculin. Dans les images de l’auteur new-yorkais, les corps dénudés se touchent, se soutiennent, se combattent et tissent ensemble une histoire faite de nuances et de compromis.

C’est en Oklahoma que l’artiste a grandi. Un territoire qui inscrit en lui au fer blanc un idéal à atteindre, une vision fermée de ce que signifie être un homme. « Cette représentation de la masculinité ne m’a jamais convenu. En déménageant à New York, cependant, j’ai compris que ma virilité n’était pas un problème, contrairement à ce que j’avais pu croire. La pression de mes pairs, d’être cet homme fort et dur – que je ne souhaitais pas devenir – n’existait plus. C’est ce changement de philosophie qui m’a poussé à explorer la notion de masculinité », raconte-t-il. Il débute alors Boys will be, une étude esthétique de la notion de genre, et de notre manière de nous présenter à l’autre.

Être, tout simplement

Car la performance est au cœur de la série de Jon Ervin. Dénudés, en pleine séance de sport, ou encore vêtus d’uniformes militaires, les modèles du photographe jouent, face à l’objectif, le rôle de toute une vie. Leurs corps ciselés se contorsionnent pour laisser apparaître les marques de la virilité – des muscles, et une force physique indéniable. Pourtant, une certaine vulnérabilité se dégage des images. Une fragilité que l’on parvient à discerner dans un regard, une étreinte, une position. Au cœur de ces scènes ultras masculines, le photographe distille un certain homoérotisme et joue avec nos perceptions, nos attentes. « Je m’intéresse ici à notre manière de performer pour les autres, à la façon dont les hommes modèlent leur identité. Nous jouons tous un rôle constamment, et cette performance est délibérée, bien qu’elle ne soit pas toujours consciente. Dans Boys will be, j’invite mes sujets à endosser ces rôles, et à se poser la question suivante : qu’est-ce que cela signifierait d’“être”, tout simplement ? », confie-t-il.

Inspiré par Rrose is a rrose is a rrose, un livre de Jennifer Blessing, édité suite à une exposition photographique au Guggeinheim – dont les auteurs questionnaient tous et toutes, à leur façon, la porosité entre les genres – Jon Ervin fait du corps un costume. Un déguisement se déclinant à volonté. En empruntant aux codes de la mode, l’artiste interroge le lien fort unissant le médium au réel et invite ses protagonistes à changer de peau – comme de vêtements. Les étreintes photographiées proviennent-elles d’événements sportifs, d’actions éphémères et violentes ? Ou marquent-elles des instants de sincérité, où les hommes s’abandonnent, se libèrent, et font fie d’une masculinité toxique qui ne fait que les brider ? En plaçant ses modèles dans des espaces si manifestement virils, Jon Ervin propose une métamorphose de notre société patriarcale. Un monde où même les endroits les plus fermés acceptent de s’assouplir. Un monde où la masculinité n’est plus une notion élitiste, destinée seulement à des personnes adhérant à une manière de pensées obsolète, mais synonyme de changement, de tolérance, et de bienveillance.

© Jon Ervin