Au Jardin des voyageurs, à Arles, le duo d’artistes Chow et Lin expose The Poverty Line. Un travail au long cours, retraçant un voyage de 200 000 kilomètres, au cours duquel les auteurs ont documenté le seuil de pauvreté. Leur méthode ? Photographier systématiquement la nourriture pouvant être achetée avec le revenu minimum reconnu par chaque pays visité. Un projet d’envergure mêlant sociologie, économie et photographie et interrogeant notre rapport à la misère. Entretien.

Fisheye : Qui êtes-vous, Chow et Lin ?

Stefen Chow : Nous sommes un duo d’artistes travaillant, depuis plus de dix ans, sur des projets liés au point de basculement du monde (la valeur d’un paramètre pour laquelle l’ensemble des équilibres change brusquement, NDLR). Pour ma part, je suis un photographe et artiste visuel, et ma partenaire, Huiyi Lin, est une économiste qui réalise des études de marché.

Comment t’es-tu tourné vers la photographie ?

C’était le destin. J’étais alpiniste, dans ma jeunesse, et j’ai représenté mon Université, à Singapour, lors d’une ascension du mont Everest à l’occasion de son centenaire. Je me suis entraîné durant cinq ans pour y parvenir, et à cette période, j’étais également le photographe de l’équipe. J’ai vite réalisé que les photos que je prenais durant nos voyages en Himalaya n’étaient pas de simples instantanés, mais plutôt des œuvres documentant notre périple. La photographie, dans sa forme la plus puissante, est un langage universel, compris par tous. J’étais fasciné par cet art, et je m’y suis donc consacré une fois ma carrière d’alpiniste terminée.

Australie, 5,61 euros

Pourquoi travailler en duo ?

Nous sommes amis depuis l’université, et nous sommes aujourd’hui mariés. Pourtant, nos personnalités s’opposent. Lin est plus analytique et méthodique, tandis que moi, je suis une personne créative, débordant sans cesse de nouvelles idées. Nous avons une passion commune : les enjeux mondiaux, et nous souhaitons mettre notre expertise à leur service. Par conséquent, notre travail est une combinaison de nos deux manières de créer. Nous aimons profondément les débats et engagements que nos projets nous apportent.

De quelle manière approchez-vous vos projets ?

Nous les démarrons avec des séries d’interrogations, et de recherches. Notre approche photographique est ancrée dans un besoin d’informer, tout en nous débarrassant de toute subjectivité et émotion. Aussi, nous entretenons une certaine discipline : dans The Poverty Line, par exemple, nous avons couvert 36 pays en dix ans, en conservant les mêmes compositions, échelles et lumières.

Comment est né The Poverty Line ?

Il est né d’une question qui a germé dans mon esprit après avoir séjourné à New York et Calcutta, il y a treize ans. Des amis m’avaient encouragé à découvrir l’extravagance glamour de la Grosse Pomme, mais j’y avais surtout remarqué les sans-abris qui faisaient la manche à Wall Street, et qui dormaient dans les couleurs du métro. À Calcutta – là où les pauvres sont beaucoup plus nombreux que les classes moyennes – j’ai ensuite vu cette misère partout dans la ville, et j’ai pu observer une division des classes très marquée. Je me suis donc interrogé : vaut-il mieux être pauvre à New York, ou à Calcutta ?
S’il n’existe évidemment pas de réponse simple à cette question, celle-ci a néanmoins marqué le début de notre engagement, avec Lin. Il nous a fallu deux ans de plus avant d’embarquer dans le voyage qu’est The Poverty Line, en commençant par la Chine, en 2010.

Chine, 1,17 euros

Comment le projet a-t-il été accueilli ?

Nous pensions que notre séjour en Chine serait le dernier. Nous avons utilisé pour la première fois la mesure de pauvreté – 3,28 yuans, soit 0,40 euros – qui correspondait au budget alimentaire quotidien d’une personne pauvre en Chine, à l’époque. On ne peut pas manger grand-chose, avec si peu. Nous avions dû nous rendre dans des marchés locaux, et convaincre les vendeurs de peser les différents aliments, du riz aux haricots en passant par les légumes. Pour cette somme, on pouvait obtenir un seul blanc de poulet !

À la sortie du projet, nous avons fait face à des retours très contrastés. Certains de nos contemporains détestaient notre projet, d’autres l’adoraient. Si nous ne pensions d’abord pas avoir débuté un travail controversé, ces réactions nous ont intrigués, et nous avons finalement décidé d’étendre le projet à chaque pays que nous visitions.

Et vous avez finalement arpenté 200 000 kilomètres pour réaliser votre série…

Oui. Les visuels et la méthode de travail n’ont pas changé en dix ans, mais notre opinion du sujet totalement ! Nous avons eu la chance d’échanger avec des chercheurs, politiciens, activistes qui nous ont apporté beaucoup. Nous avons, au fil du temps, creusé davantage ces enjeux, élargi notre vision, et formé nos propres opinions. The Poverty Line est finalement devenu un projet très important à nos yeux – plus grand que nous. Il nous semblait donc important de le développer le plus possible.

Comment avez-vous financé vos voyages ?

J’ai la chance d’être un photographe commercial, et on m’a envoyé dans de nombreux pays pour des commandes. Certains clients connaissaient même le projet, et nous soutenaient, nous permettant de prendre du temps pour le poursuivre à notre guise.

Nous avons, bien sûr, également organisé des voyages de notre côté, dans des pays qu’il nous paraissait important d’inclure.

Norvège, 7,95 euros

Pourquoi avoir conservé la même mise en forme au fil des années ?

Nous étions intrigués par cette manière typographique de présenter ce travail. Chaque image évoque une brique, qui peut, isolée, sembler insignifiante. Pourtant, couplée à d’autres, elle forme une architecture impressionnante. Cette présentation permet aussi au regardeur d’appréhender notre travail sans le parasiter avec une surcontextualisation.

Et qu’en est-il des papiers journaux, utilisés pour chaque prise de vue ?

Nous voulions utiliser des éléments que toutes les strates des sociétés utilisent quotidiennement. L’une d’entre elles est la nourriture : tout être vivant, milliardaire ou pauvre, doit consommer des aliments pour survivre. Les journaux en sont une autre : ceux-ci sont considérés comme des biens publics, très accessibles, dans la plupart des pays.

Nous avons utilisé des coupures achetées au sein de chaque territoire, le jour même du shooting. Ainsi, en regardant The Poverty Line, chacun a en tête une notion d’espace et de temps, les normes culturelles et les différences qui existent dans le monde.

Qu’avez-vous appris, au fil de l’aventure ?

Tellement de choses ! En essayant de comprendre les problèmes de notre monde, il nous a fallu tout d’abord désapprendre beaucoup d’idées préconçues sur la pauvreté. En sillonnant la planète, nous avons parlé à énormément d’individus, tous différents – des gens vivant sous ce seuil de pauvreté aux experts étudiant ce sujet depuis des décennies. Si nous avons réalisé une chose, c’est que la pauvreté est souvent invisible, aussi bien dans les pays en développement que dans les territoires développés. Nous avons tendance à penser qu’elle nous saute aux yeux, qu’elle ne concerne que les miséreux et les sans-abris, mais ce seuil concerne en fait des gens qui ont un travail, un toit, une éducation… Des gens comme vous et moi, qui passent de salaire en salaire, luttant pour se nourrir. Et dans les nations les plus riches – aux États-Unis, au Japon, ou encore en Europe – ces difficultés augmentent, en raison d’une plus grande inégalité.

Hong Kong, 4,01 euros

Pourquoi avoir fait dialoguer sciences sociales, économie et photographie ?

En débutant ce projet, nous voulions créer quelque chose d’informatif et d’intrigant. Lin a joué un rôle important dans cette mise en forme, grâce à ses connaissances d’économiste, et à son expérience en tant que fonctionnaire au gouvernement de Singapour. Nous étions tous les deux conscients que si les rapports et recherches autour de ces sujets apportent beaucoup, ils ne passionnent pas un large public. Nous savions que l’art était une bonne manière de présenter ce travail de manière créative, tout en faisant honneur à nos recherches. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons privilégié cette approche méthodique.

Une anecdote, que vous souhaiteriez partager ?

Alors que nous shootions en Inde, nous sommes devenus amis avec notre homme de ménage Arun. Il était très intrigué par notre projet, et avait demandé à en savoir plus, lorsqu’il avait appris que nous avions voyagé dans plusieurs pays. Il nous a ensuite demandé si nous avions documenté la Suisse. Il était très surpris de découvrir que la pauvreté existait dans ce pays aussi, qui est souvent représenté de manière utopique dans les films Bollywood – les acteurs dansent généralement dans les montagnes et champs suisses. Il était désolé de découvrir la petite quantité de nourriture que les pauvres pouvaient s’offrir là-bas.

C’est suite aux réactions des différents publics que nous avons réalisé que notre travail connecte les gens, encourage la tolérance, et soulève des interrogations.

Vous considérez-vous artistes, chercheurs ou activistes ?

Nous n’y pensons pas vraiment – mais en tant qu’artistes, nous avons la liberté de faire plus sans être jugés.

France, 6,73 euros

États-Unis, 3,60 euros

à g. Grèce, 4,02 euros, à d. Japon, 3,51 euros

Inde, 0,46 euros

Corée du Sud, 1,68 euros

© Chow et Lin