Dans un pays où la photo reste encore taboue, un collectif de jeunes photographes fait le pari de sensibiliser à l’image en capturant les instants de la vie quotidienne. Une façon de prouver qu’au-delà des gros titres de la presse, les Égyptiens ont autre chose à montrer et à regarder. Cet article, rédigé par Jenna Le Bras, est à retrouver dans son intégralité dans Fisheye #11.

« Tu vois les deux hommes qui prennent un café derrière toi ? Si je devais faire la photo pour un journal, je la prendrais tout de suite, pendant que le serveur note la commande, je me concentrerais sur l’échange. Si c’était pour Everyday, j’attendrais qu’il quitte mon champ de vision, je prendrais les deux de manière plus frontale, dans la symétrie, face à la vitrine, avec la rue derrière, les gens qui passent… » Owise Abuzaid est un très jeune photographe, tout juste diplômé d’une école d’art du Caire. Avec ses références à Wes Anderson, ce sont ses lignes épurées « à l’occidentale » et ses personnages isolés qui ont séduit l’équipe d’Everyday Egypt.

Everyday Egypt est un projet journalistique et artistique, mais surtout de sensibilisation. Il s’inscrit dans un concept plus large, Everyday Everywhere, fondé par Peter di Campo et Austin Merrill : une plateforme photographique qui prône la mise en valeur de clichés différents, loin des gros titres de la presse traditionnelle. Le premier Everyday est né en Afrique, en mars 2012. La Côte d’Ivoire se remet alors difficilement de deux ans de troubles et de violences postélectorales qui ont provoqué la mort de plus de 3 000 personnes.

Peter, photographe free-lance, est sur le terrain et immortalise les stigmates laissés par une tentative de coup d’État et une instabilité politique et ethnique qui s’est enlisée : « On savait qu’on allait revenir avec du réfugié, de la victime… On a eu le sentiment de raconter des histoires pré-écrites. Est venue l’envie de documenter la vie, celle qui continue malgré tout. On a commencé à prendre des photos de choses banales, avec nos téléphones portables et, au fil des mois, on a invité d’autres photographes à faire de même, puis on a lancé un compte Instagram. » En quelques semaines, le nombre de followers explose, et des Instagramers des quatre coins du globe sollicitent Peter et Austin pour participer et élargir le projet à d’autres régions du monde. Everyday Middle East, Everyday Asia et Everyday Eastern Europe naissent, suivis de nombreuses déclinaisons. « L’objectif était d’aller au-delà des stéréotypes imprimés dans l’imaginaire collectif en proposant des images de contexte différentes de ce qui circule à la une des journaux, explique Peter. On remplit un vide créé par les médias traditionnels dans lesquels on ne voit que l’extrême. »

La vie, la vraie

Tinne Van Loon, réalisatrice de documentaires basée en Égypte, a fait partie de ceux qui ont eu envie de contribuer à cette guerre des stéréotypes. « Durant la révolution, le monde entier était ici, on parlait de l’Égypte partout, tous les jours. Aujourd’hui, elle a disparu des radars médiatiques… Mais les histoires les plus intéressantes arrivent une fois que les grosses batailles sont terminées. » Avec un collectif d’une vingtaine de photographes, des collègues étrangers vivant au Caire, mais aussi de nombreux Égyptiens avides d’imposer leur regard, elle a lancé la version égyptienne d’Everyday. Le principe est simple : chaque jour un photographe est mis à l’honneur, et, tous les vendredis, c’est un follower qui a soumis une photo avec le hashtag #EverydayEgypt qui est #FF (ou #FollowFriday, pour signaler le compte du vendredi qu’il est intéressant de suivre). Sur l’écran de son téléphone, elle fait défiler le fil Instagram qui, depuis sa création en juin 2014, a gagné près de 12 000 abonnés, et le compte Facebook qui en dénombre 90 000.

 

« Regarde celle-ci, c’est une boxeuse qui s’entraîne. Qui pense qu’il y a des boxeuses en Égypte ? » se marre-t-elle. La photo est contrastée, on voit la fille, une longue queue- de-cheval blonde, les muscles saillants, frapper dans un sac de toute son énergie. Tinne glisse son doigt sur l’écran et s’arrête sur une autre. Une ruelle déserte, des persiennes fermées, une jeune fille au balcon, et, dominant les habitations silencieuses, la pyramide de Khéops. « Les gens s’imaginent que les pyramides sont plantées loin dans le désert, peu de personnes savent que les Cairotes ouvrent leurs volets tous les matins sur ce panorama. » À l’origine de ce cliché, Roger Anis, le lauréat de la première édition du prix Thomson Reuters Foundation-Nokia Photo. Les juges ont salué « sa capacité à capturer les luttes et les aspirations des femmes égyptiennes provenant de différents horizons ».

Une patte que l’on retrouve dans le fil d’Everyday Egypt et qui a parfois provoqué l’ire sur les réseaux sociaux. Comme avec la photo de cette femme, intégralement voilée sur un scooter. « Je l’ai vue dans le trafic. Je l’ai trouvée terriblement courageuse, explique Roger. Une femmes sur un deux-roues en Égypte, ce n’est pas encore bien accepté… Et avec son niqab, imaginez la difficulté pour elle de rouler dans les rues du Caire. J’ai sorti mon téléphone et je l’ai bombardée. » Il poste le cliché et les réactions fusent: « C’est une honte de prendre en photo une femme ainsi. Lui avez-vous demandé son accord? » s’insurgent les internautes. « Certains m’ont même accusé de tourner la situation en dérision parce que son scooter était équipe d’une roue supplémentaire. Mais ça fait partie de notre rue, notre vie : c’est ça, l’Égypte ! Comment ça peut susciter autant de réactions ? s’interroge le jeune homme. Les Égyptiens ne comprennent pas ce qu’on fait, nous, les photographes classiques, et encore moins ceux de projets comme Everyday. »

© Everyday Egypt