Dans le Fisheye n°47, nous sommes allés à la rencontre de plus d’une vingtaine d’acteurs du monde de la photo, pour enquêter sur l’intérêt de suivre un cursus scolaire spécialisé. Un dossier nuancé confrontant les points de vue d’anciens étudiants, professeurs et spécialistes. Pour approfondir, découvrez ici l’entretien complet de Yan Di Meglio, directeur de la galerie Intervalle, à Paris. Propos recueillis par Éric Karsenty et illustrés par Lucas Leffler.

La formation est la dernière question que je pose quand je rencontre un(e) artiste. Je peux discuter avec lui/elle, me rendre compte que son travail ne m’intéresse pas et en rester là sans lui demander son parcours. Cela fait « seulement » sept ans que je dirige cet espace, mais j’ai l’impression que l’univers des nouveaux artistes tourne un peu trop autour des sujets de société mainstream comme l’écologie, la défense des minorités, etc. Ces sujets sont aussi nobles que les autres, bien sûr, mais le lien est souvent trop direct. Comme si l’artiste nous présentait son travail tel un miroir de la société – qu’il espère séduisant – alors que ce qui m’intéresse, c’est de voir la société à travers le prisme de l’artiste.

Si j’avais un conseil à donner à des personnes qui souhaitent s’engager dans la photographie d’auteur, je leur dirais de s’efforcer d’être singulier, d’avoir une vision personnelle qui permet de voir à travers le monde, c’est le plus difficile. Sans être dans sa tour d’ivoire, en s’inspirant des autres artistes, contemporains ou non. Regarder les autres artistes, lire, aller dans les expos, au concert, au cinéma, au théâtre (trop peu d’entre eux le font), et suivre à un moment donné son chemin tout en ayant l’humilité d’être consciemment ou non influencé par d’autres. Le parcours est long et bien souvent sinueux, il faut donc accepter des travaux de commande (ce n’est pas dégradant !), même faire un autre boulot, cultiver son jardin secret en parallèle, monter ses projets qui coûtent plus qu’ils rapportent au début. Certains sont déjà mûrs à 23 ans, d’autre bien plus tard… Gilbert Garcin a commencé une brillante carrière à 69 ans ! Six des neuf artistes représentés par la galerie n’ont pas de formation artistique.

Zilverbeek, vue d’exposition © Lucas Leffler

Vivre après les cours

Je crois plus à la curiosité pour les arts, donc à la culture, qu’à la formation. L’idéal c’est de faire les deux. Apprendre une technique dans une école, OK, mais il ne faut pas oublier de vivre après les cours, c’est 90 % de ce qui fait un bon artiste à mon avis. Surtout en photographie. C’est donné à tout le monde de faire des photos. C’est donc beaucoup plus difficile de sortir du lot, du flot d’images quotidiennes sur nos écrans, dans la rue. Notre époque est aussi une chance immense, car ces images dans lesquelles ont baigne en permanence, ce nouveau langage, c’est un formidable sujet de réflexion pour les artistes.

Les écoles ne sont pas un critère déterminant pour moi, même si je m’intéresse aux jeunes diplômés. J’ai l’impression quand même que l’ENSP d’Arles c’est un peu le Science Po de la photo ! Une chance pour les élèves qui suivent cette formation, mais un dangereux carcan aussi. Un fois le diplôme obtenu, le plus dur commence pour celles et ceux qui pensent qu’ils sont « arrivés ». J’ai souvent noté plus de maturité et de personnalité chez les diplômés d’écoles moins spécialisées comme l’Ecal à Lausanne.

 

Zilverbeek © Lucas Leffler

© Image d’ouverture : Lucas Leffler