L’artiste biélorusse Masha Svyatogor expose au Festival Circulation(s) Everybody Dance, une série de montages surréalistes réalisés à partir de vieux journaux soviétiques. Dans cet univers ultra coloré, elle fait la critique d’un système absurde, dont l’héritage influence encore de nombreux territoires. Entretien.

Fisheye : Que représente la photographie pour toi ?

Masha Svyatogor : Aujourd’hui artiste visuelle, j’ai commencé à prendre des photos durant mes études à l’université – alors que je ne suivais pas de cursus artistique. Je réalisais des portraits intimes et mélancoliques de mes amis et connaissances avec mon boîtier argentique. À l’époque, je ne savais pas ce que je voulais faire de ma vie, je rêvais de réaliser des films, et la photo m’a, d’une certaine manière, sortie de ma propre confusion.

Comment travailles-tu ?

Mon approche n’est pas du tout traditionnelle. J’adore mélanger des éléments étranges et imprévisibles. J’aime particulièrement l’art du montage, et j’essaie de proposer une vision critique de notre réalité en jouant avec l’absurde, l’ironie et le kitch. Pour Everybody Dance, j’ai notamment travaillé sur l’appropriation, la déconstruction et le réassemblage.

Comment cette série a-t-elle vu le jour ?

Tout a commencé avec un sac de pommes de terre, rempli d’anciennes copies du magazine Soviet Photo – l’une des revues soviétiques les plus populaires, publiée entre 1926 et 1997. Un ancien journaliste voulait s’en débarrasser, et avait érigé une montagne de papier. J’étais intéressée par l’idée d’explorer l’iconographie des médias de ce régime, et j’ai accumulé ces magazines qui sont finalement devenus l’essence de Everybody Dance.

Tu as réalisé tous les collages à la main. Pourquoi ?

La dimension tactile est très importante pour moi. Ces magazines, ces images ont leur propre histoire : ils ont été touchés par de nombreuses personnes, sont passés en main propre d’une génération à une autre. C’est comme s’ils étaient vivants, en un sens. Et puis, il y a cette odeur de vieux papier, un parfum unique, qui touche les gens.

En plus des coupures de journaux, j’ai aussi utilisé des feuilles brillantes rouges et or, qui forment des graphiques géométriques. La texture, le volume, la couleur – chaque détail est important. Le processus de création évoque d’ailleurs la confection d’un ornement délicat.

En combien de temps réalises-tu une image ?

Certaines œuvres ont été créées en un jour. Au début du projet, j’ai travaillé de manière très intense, et j’ai confectionné la plupart de mes images en seulement deux semaines. Avec le temps, c’est devenu plus difficile : il faut toujours réussir à proposer quelque chose de nouveau.

Souhaitais-tu travailler sur l’URSS et le communisme depuis longtemps ?

Non, je n’avais pas prévu de créer un projet autour du passé, ni de proposer une réflexion sur l’ère soviétique. Comme je l’ai dit, j’ai commencé à travailler sur cette série par accident et je ne suis pas nostalgique de cette période. J’aimerais plutôt représenter une génération née après la chute de l’URSS, et ainsi explorer un tout autre récit : la réalité soviétique, postsoviétique, et biélorusse.

Pourtant, tu as grandi avec cet héritage…

Oui, on trouve beaucoup de symboles soviétiques en Biélorussie. En tant que personne élevée loin du système soviétique, ces reliques représentent quelque chose de complètement différent, elles ont perdu leur signification première. Elles ne sont pas sacrées pour moi, c’est pour cela que je peux les traiter complètement librement.

Dans cette série, j’ai choisi de me concentrer sur la nature paradoxale du système soviétique. En déconstruisant les images de propagande présentes dans les magazines, j’expose les lacunes, les incohérences et les contradictions de ce régime.

Pourquoi avoir opté pour une représentation surréaliste ?

On retrouve cette dimension surréaliste dans presque tous mes projets. J’ai toujours été fascinée par la frontière entre la raison, la logique, l’irrationnel et le surréalisme. J’aime tout ce qui n’est pas plat, et sans ambiguïté. De plus, le système soviétique est pour moi totalement surréaliste. Ce travail présente un territoire grotesque, où se rencontrent folie et absurdité. Une performance aux festivités délirantes.

À première vue, ton travail semble évoquer la joie, la légèreté, que souhaitais-tu souligner ?

Si l’on regarde attentivement, on découvre vite que cette joie n’est qu’une façade. C’est une fausse célébration. On y voit des danseurs, des gens qui composent une foule enthousiaste, mais les ballerines n’ont pas de tête, ni de bras, et il manque aux enfants des yeux et des bouches. Lorsqu’on observe mes créations avec attention, on découvre un cauchemar, un carnaval fou, irrationnel surréaliste et chaotique. Au cœur de ce carnaval se trouvent Staline et Brejnev – s’ils paraissent amusants, rient et dansent, ils sont, eux aussi, effrayants.

En quoi ton travail fait-il écho au présent ?

La réalité soviétique n’a pas disparu, ni sa mentalité. Les décisions politiques prises en Biélorussie n’ont, à mon sens, aucune logique. Je ne sais pas comment décrire ce présent autrement – c’est fou et cauchemardesque, absurde et surréaliste, cruel et hors la loi. Malheureusement, il ne s’agit pas d’un rêve… Nous sommes enlisés dans cet environnement, et je ne sais pas comment nous pouvons nous en sortir.

© Masha Svyatogor