C’est au Kirghizistan que nous emporte Théo Saffroy, photographe français de 27 ans. Il y rencontre Kendjébèk, Bolotbèk et leurs chameaux. Entretien avec l’auteur d’Une vie de chamelier.

Fisheye : Qui es-tu ? Quand et comment es-tu devenu photographe ?

Théo Saffroy : Je m’appelle Théo Saffroy, j’ai 27 ans. Je vis à Paris et travaille en France. J’ai passé quelques temps à l’étranger (Mexique, Suède et Belgique). Je réalise principalement des portraits et des reportages et je suis membre du Studio Hans Lucas depuis 2019. À côté de mon travail documentaire, je travaille aussi pour des marques, des associations, et des groupes de musique.
Je suis devenu photographe professionnel en 2016, à la suite d’un tour en Amérique du Sud de 25 000 km, à moto. J’y ai partagé le quotidien des communautés natives Mapuche, Quechua et Yanesha. J’ai compris à la suite de ce projet – qui a donné lieu à une exposition et plusieurs publications dans la presse – que je voulais témoigner du monde en images.

Comment décrirais-tu ton approche photographique ?

Je développe une approche documentaire centrée sur l’humain. Je cherche à documenter les modes de vie isolés et singuliers. Je suis particulièrement fasciné par le lien qu’entretiennent les hommes avec leurs traditions. J’aime explorer des notions qui me touchent : l’identité, la mémoire et la transmission.
J’ai pour habitude de beaucoup me documenter. Quand j’ai trouvé mon sujet, je pars et je partage le quotidien de mes contacts sur place. C’est en vivant dans leur intimité que je raconte au mieux leurs histoires.

Quelle est la genèse de ton projet Une vie de chamelier ? Pourquoi le Kirghizistan ?

Je souhaitais me rendre en Asie Centrale dans un pays de l’ex-URSS pour témoigner de l’héritage soviétique. J’ai découvert l’existence du Kirghizistan, l’une des cinq ex-républiques socialistes soviétiques. Je me suis rendu compte que peu de personnes savaient placer le pays sur une carte. J’ai eu envie d’en savoir plus. Depuis son indépendance, en 1991, le pays a progressivement renoué avec ses traditions nomades. C’est un pays montagneux où la plupart des gens vivent de l’agriculture.
En faisant mes recherches, j’ai découvert la présence de quelques chameaux dans la région de Naryn. J’ai trouvé intéressant de photographier leur présence dans ces montagnes enneigées. S’ils sont souvent associés aux régions arides, les camélidés peuvent survivre à des températures extrêmement basses – les températures peuvent atteindre les -40°C en hiver.

Tu nous racontes ton périple ?

Je suis parti deux semaines, entre février et mars, juste avant le confinement. J’ai pris un Combi au départ de la capitale, Bichkek, pour me rendre à Naryn. J’y ai fait la connaissance de Gulbara, mon contact sur place. Elle m’a présenté à Kendjébèk et sa famille, puis à Bolotbèk quelques jours plus tard.

Et tu voulais témoigner de la vie pastorale au Kirghizistan…

Oui, celle d’une famille de chameliers isolés dans les monts enneigés du Tian Shan. J’ai voulu montrer un mode de vie hors du temps tout en rendant hommage au monde agricole. Je suis moi-même issu d’une famille d’agriculteurs et je pense que ma démarche s’inscrit dans une volonté de renouer avec cet univers que je n’ai jamais vraiment connu. J’ai observé un véritable désir d’indépendance et de connexion avec la nature.
Il y a une forte nostalgie du kolkhoze (système agricole en Union soviétique, où les terres et les moyens de production étaient mis en commun, NDLR) chez les bergers.

Kendjébèk est le personnage phare de cette série, qui est-il ?

Je ne parle ni russe ni kirghize donc Gulbara, mon contact sur place, a arrangé notre rencontre. Kendjébèk est le benjamin d’une famille de quatorze enfants, chamelier depuis quatre générations !
J’ai vécu une semaine avec lui. D’abord quelques jours dans sa maison familiale, puis nous avons passé quatre jours dans un refuge de montagne avec Bolotbèk, le chamelier qui garde le troupeau durant l’hivernage.

Es-tu resté en contact avec lui ?

Oui, je sais que le confinement n’a pas trop eu d’impact pour lui. J’ai envoyé les images par WhatsApp à son fils Toko.

Dans ta présentation, on peut lire « est-ce que les Français rêvent aussi ? » Une interrogation de Bolotbèk. À quoi rêve-t-il, lui ?

Bolotbèk rêve de retrouver une femme avec qui partager ses journées. C’est malheureusement un peu compliqué pour lui de rencontrer quelqu’un là où il se trouve. Il y a une expression très connue dans la région « Tu as des yeux de chameau » pour complimenter une femme kirghize. J’espère que ça lui servira !

Un souvenir que tu souhaiterais partager ?

Le premier qui me vient en tête est le diner de bienvenue. La famille de Kendjébèk avait tué et cuisiné un cheval spécialement pour moi. Ce plat traditionnel s’appelle le Bechbarmak. Cela signifie « 5 doigts », parce qu’il se mange avec les mains. Il est accompagné de nouilles et de thé. La grand-mère, Latiypa, m’a resservi durant deux heures. J’avais mangé un kebab juste avant de venir et j’ai bien cru que j’allais exploser. Mais impossible de refuser, il me fallait me faire bien voir. À la fin, j’avais les larmes aux yeux, j’étais dans un état second !

Qu’est-ce que ces photos ne montrent pas de Kirghizistan ?

Ce qui m’a marqué c’est la rudesse du système patriarcal au Kirghizistan. La société cantonne les femmes aux tâches ménagères et l’enlèvement pour le mariage est toujours d’actualité. Les actes féministes sont durement réprimandées. À la fin de mon voyage, j’ai participé à la marche pour la journée de la femme. J’étais au point de rendez-vous avec deux amis lorsque des policiers et des hommes cagoulés nous ont foncé dessus puis embarqués de force dans des bus direction le commissariat. Mais Kendjébèk est un bon père de famille.

Le chameau est un animal particulièrement photogénique, t’es-tu imposé des contraintes, afin de ne pas tomber dans le cliché ?

Le simple fait de les photographier dans cet univers enneigé rend la chose plutôt insolite. J’ai essayé d’éviter les portraits trop proches et un peu burlesques qui sont clichés selon moi. Le défi était surtout de réussir à les suivre : ils ont des pattes très larges leur permettant de ne pas s’enfoncer dans la neige et d’avancer rapidement. Moi je faisais de grandes enjambées pour m’en sortir, c’était assez sportif.

As-tu rencontré des difficultés ?

Pour parvenir au refuge, nous étions dans une petite voiture, du genre Panda. Nous nous sommes retrouvés piégés à plusieurs reprises et on a dû déneiger autour des roues et pousser la voiture une dizaine de fois en deux heures. Je n’avais pas trop mangé ni bu ce matin-là, et avec l’altitude et les vapeurs d’essence, j’ai failli tomber dans les pommes. Nous avons finalement terminé de grimper à pied, en laissant la voiture derrière nous.

As-tu une image préférée ? Si oui, laquelle, et pourquoi ?

Le portrait de Kendjébèk. J’aime la lumière et je trouve que malgré une apparence autoritaire de père de famille, il renvoie de la douceur. On y découvre ses vêtements traditionnels et notamment le ak-kalpak – le chapeau traditionnel kirghize en feutre blanc.
Les Chameaux : J’ai suivi Bolotbèk en fin de journée, il regroupait son troupeau avant de le nourrir. Au début, il y avait un brouillard assez dense et on ne voyait pas grand-chose, j’étais un peu déçu. En montant la butte, le soleil a progressivement diffusé ses rayons sur la neige. J’ai grimpé comme un fou pour les avoir de face avec ce soleil rasant. Ils ont tous l’air heureux.

Peux-tu résumer cette série en trois mots ?

Chameau – solitude – liberté

Qu’as-tu appris en réalisant ce projet ? Sur ta pratique photo et la vie en général ?

Je fais des reportages pour découvrir d’autres modes de vie et les partager. J’en ai appris davantage sur cette région fascinante qu’est l’Asie Centrale et son héritage turc, russe et mongole. Bolot et Kendje aiment leur vie, car ils ont trouvé une sorte de quiétude dans la solitude. Chacun a son fantasme de la liberté. Il y a un paradoxe entre la liberté que procure la solitude et l’isolement dans lequel on peut tomber. Il faut trouver son équilibre.

J’ai conforté ma préférence pour le 35mm et la prise de vue en lumière naturelle.

Quel conseil donnerais-tu à un.e lecteur/trice qui rêve d’être chamelier ?

Le chameau de Bactriane est un animal fascinant et plutôt facile à vivre, il est très indépendant, endurant et s’adapte aux conditions extrêmes. Lorsqu’il se nourrit dans les montagnes, son lait est utilisé pour ses bienfaits médicinaux et thérapeutiques. Il est riche en protéines et a un fort potentiel antimicrobien. La femelle en produit tous les deux ans et en très petite quantité. Il faut donc être patient et aimer travailler dans des conditions extrêmes !

Et à cet.te autre lecteur/trice qui rêverait de photographier un chamelier ?

Vas-y petit à petit, le chameau est ton ami !

Difficile de ne pas évoquer l’impact du Covid-19 et de toutes ces personnes qui veulent changer de mode de vie en sortie de crise, qu’en penses-tu ?

L’actualité apporte une lecture fantastique au projet. Bolotbèk et Kendjébèk vivent loin de l’abondance urbaine, dans un univers blanc immaculé, vierge de tout façonnement humain. On en rêve !

C’est vrai que l’immobilisme et l’enfermement imposés par le confinement ne logent pas tout le monde à la même enseigne. On a d’autant plus d’envies lorsqu’on est coincés en ville ! Je pense que la crise aura au moins permis de ralentir la cadence folle de nos vies pour se pencher sur soi.
Quant à ceux qui veulent changer de vie, c’est un choix audacieux que je valide à 100%, c’est dans tous les cas une bonne expérience !

À choisir, photographe confiné ou chamelier libre ?

Je ne pense pas que j’apprécierai autant de solitude – et pourtant je suis quelqu’un de solitaire, mais un solitaire plutôt sociable. J’ai quand même besoin de partager avec les autres pour être heureux. Être chamelier n’est pas vraiment une activité de création, je préfère m’en tenir au rôle du pote qui lui rend visite en hiver ! Je préfère donc être un photographe confiné car même enfermé, on peut toujours trouver des moyens de créer.

© Théo Saffroy