Originaire de Rio de Janeiro, Rafael Medina développe depuis plusieurs années des projets inspirés par la communauté LGBTQIA+. Vivant désormais à Berlin, il construit, avec Transbrasil, un récit intime, inspiré par la scène queer de son pays d’origine. Lumière sur ce photographe sensible.

Fisheye : Comment as-tu découvert la photographie ?

Rafael Medina : Je m’y intéresse depuis le début des années 2000, de manière plutôt naïve. À l’époque, les premiers boîtiers numériques sortaient, et je m’étais acheté un Kodak. J’ai développé une véritable obsession pour le médium : à chaque sortie en boîte, mon appareil m’accompagnait. Je venais alors de faire mon coming out – c’était le début de ma vie d’adulte gay. J’étais fasciné par les personnages et l’esthétique des clubs. Et c’est là-bas que tout a commencé.

Quels projets as-tu développés depuis ?

En 2015, j’ai lancé FLSH mag. Un magazine gay en ligne, dédié au body et sex positivism. C’est finalement devenu un plus grand projet, nous avons même organisé une « naked sex queer party » et lancé un autre site, dédié à la sexualité et au genre. Des sujets que nous traitons toujours de manière non moralisatrice.

En 2017, ensuite, j’ai déménagé à Berlin, et j’ai travaillé sur de nombreux projets, toujours liés à la communauté LGBTQIA+. Parmi eux, Skin Deep, une recherche visuelle sur le corps et la sexualité des hommes gays âgés de 60 ans, ainsi qu’une autre série, inspirée par les soirées berlinoises.

Qu’est-ce qui t’inspire ?

Ce qui m’inspire réellement, c’est ce qui me pose problème. Lorsque quelque chose me dérange, ou attire mon attention. Un problème que je veux tâcher de comprendre, ou que je veux creuser. Cela peut être un simple ressenti, une idée, que j’ai besoin d’expliciter à travers la photographie. C’est le point de départ de tout travail. Puis, les conversations et échanges avec mes amis m’aident à comprendre que ces questionnements sont partagés par le reste de la population. Ils me permettent d’imaginer ce que je veux étudier. Je n’aime pas avoir d’idées préconçues, je préfère laisser la place aux hasards des rencontres, des situations.

Tous tes projets traitent-ils de la communauté LGBTQIA+ ?

Oui, je dirais que mon travail est un hommage plein d’affection à ma propre communauté. Ce qui m’intéresse, c’est de la révéler de l’intérieur. Je pense que photographier mon environnement est une bonne manière de faire le portrait de notre héritage. Je ne shoote aussi qu’en argentique. J’aime la matérialité de l’image, le rôle du grain dans son histoire, ainsi que la dimension expérimentale de l’analogue. Ces derniers temps, j’ai aussi exploré la double exposition…

Comment est née Transbrasil ?

Transbrasil provient d’une envie de présenter la communauté queer de Rio de Janeiro à travers mes relations personnelles. En novembre 2021, j’ai eu la chance de retourner dans mon pays d’origine, après quatre ans d’absence. J’ai été surpris par le nombre de personnes, dans mon cercle de connaissances, qui se présentaient désormais trans. J’ai donc pensé que les prendre en photo pourrait faire bouger les choses. Toutes ont été ravies du projet. Et après tant d’années sans se voir, nous avions beaucoup de choses à nous dire !

Peux-tu présenter tes modèles ?

Il y a Ellie Saad, une maquilleuse et mannequin de 28 ans, venue de Rio de Janeiro. Elle a débuté sa transition il y a quatre ans. Galba Gogóia est une réalisatrice et actrice de Pernambuco. Son premier film, Jéssika, a été montré dans plus de vingt festivals. Elle travaille désormais en tant que productrice, scénariste et directrice. Catarina est une « travestie » qui, après avoir travaillé dans l’audiovisuel a décidé de devenir costumière, et productrice d’évènements, de concerts et de soirées. Williane qui déclare « avoir débuté sa transition dès qu’elle est sortie du ventre de sa mère », est aujourd’hui modèle, productrice culturelle et artiste. Enfin, Naomi Savage Sabino Martins se définit comme « une femme hétérosexuelle noire et trans ». Directrice et productrice, elle est l’une des premières femmes trans à avoir posé nue comme « modèle live » à l’école des arts visuels Parque Lage. Elle a aussi fait partie de l’équipe ayant travaillé sur l’exposition du Queer Museum à Art Rio, en 2018.

En quoi le contexte sociopolitique brésilien a-t-il influencé ton travail ?

Malgré l’élection d’un président ouvertement transphobe et homophobe qui refuse de soutenir les minorités et ne cesse de remettre en question les progrès des dernières années je n’ai jamais vu la communauté queer brésilienne aussi organisée et déterminée. Si ces thématiques sont plus visibles, on ne peut cependant pas nier qu’être trans demeure très compliqué. Nous sommes le pays où le nombre de personnes transgenres tuées chaque année est le plus élevé au monde. Il est également plus difficile pour eux de trouver un emploi…

Pourquoi avoir choisi des sujets anonymes ?

Cela a à voir avec l’esthétique visuelle que je cherche à développer, en tant que photographe. Je sais qu’avoir une relation intime et privilégiée avec mes modèles me permet et leur permet d’être en confiance. Je sais que cela aidera les gens à mieux comprendre l’état d’esprit du pays, et la manière dont ils y vivent et y sont traités. Je voulais également souligner que je suis conscient des problématiques spécifiques liées aux personnes transgenres. Je sais que c’est à elles de mener le débat sur leur perception. Je cherche simplement à promouvoir une manière plus affective de voir leur corps. Combien de personnes cis sont-elles amies avec des trans ? Combien sont des collègues ? En tant qu’allié·e·s, nous devrions y penser !

Quels autres thèmes as-tu explorés, en parallèle ?

J’ai été inspiré par une sensation singulière. Toutes ces rencontres ont provoqué chez moi des sentiments étranges : avoir l’impression de retrouver quelque chose de familier, tout en en faisant l’expérience comme si c’était la première fois. J’ai surnommé cette double perspective une « sensation de vertige ». Cela m’arrive généralement lorsque je me rends à des endroits que je connais déjà… Cette fois, c’était face à ces personnes que je connaissais depuis toujours, et qui m’apparaissaient « toutes neuves ».

Pourquoi avoir travaillé avec la double exposition ?

Il y a quelques années, alors que je shootais lors d’un festival, j’ai pris par erreur une pellicule déjà utilisée. Lors du développement des images, j’ai réalisé ma faute. D’abord en colère, j’ai ensuite réalisé que ces clichés avaient du potentiel. J’ai donc commencé à réutiliser mes films. Je laisse le hasard me guider, mon objectif étant de parvenir à discerner l’« échec » de la « force créative ». Depuis, j’utilise également cette technique pour ajouter des couches de symbolisme dans mon travail. Pour Transbrasil, la double exposition joue un rôle important : il met en relief cette sensation de vertige, cette « réalité multiple » que je mentionnais plus tôt.

© Rafael Medina