À l’occasion des journées internationales du film sur l’art, et de la projection du long métrage Le photosophe, des instants avec Frank Horvat qui se tiendra samedi 25 janvier, nous avons échangé avec sa réalisatrice Sandra Wis, et le photographe. Rencontre.

Il y a deux ans, à la MEP, Frank Horvat et la photographe et réalisatrice Sandra Wis dévoilaient pour la première fois le fruit de leur collaboration : Le photosophe, des instants avec Frank Horvat. Une œuvre dédiée à la photographie, vue à travers le regard d’un homme qui lui a consacré sa vie. À la manière du long métrage, nous avons imaginé un double dialogue.

Fisheye : Comment s’est déroulée votre collaboration ?

Sandra Wis (SW) : J’étais venue voir Frank Horvat dans le cadre d’un tout autre projet, et notre rencontre a été humaine. J’ai découvert un homme, et sa réflexion. Je lisais chacune de ses photos comme un livre, et pourtant, j’arrivais à me détacher de ses images. Nous avons démarré notre collaboration à un moment symbolique : Frank avait 88 ans et moi 44 ans. Cela fait aujourd’hui quatre ans que nous nous connaissons. Nous sommes parvenus assez rapidement à atteindre un état de création partagée, de transe presque. J’avais carte blanche.

Frank Horvat (FH) : C’est vrai. Je ne me souviens pas d’avoir dit quelque chose comme « je ne voudrais pas que tu fasses ceci, que tu montres cela ». Et puis il n’y avait aucune vanité dans notre collaboration.

SW : Je n’avais pas de scénario établi lors de nos premières séances de travail, je souhaitais casser les protocoles. Frank, lui, ne voulait pas un film linéaire, ou biographique, pourtant il aime contrôler la situation. J’avais alors pour défi de le surprendre. J’avais le sentiment d’être dans un laboratoire de recherche. Au commencement, Frank me montrait quelques-unes de ses photos, il voulait savoir ce que je percevais. Avec une image, je voyais ma famille, la violence, l’humanité, l’histoire… À l’instant où j’ai compris que je faisais partie du film, la collaboration a réellement démarré. Je quittais le studio épuisée.

FH : J’admirais son travail : elle gérait le son, l’image, l’interview, la pluie, et mon égo.

SW : Au début, il ne voulait pas me parler de ses photographies…

FH : Cela ne me paraissait pas utile. Il y a la réalité, que l’on photographie. Et puis, on choisit des photos – parmi des milliers – et on sélectionne une façon de tirer. Encore un choix. On canalise la réalité dans certaines directions. Je le fais continuellement, et en le faisant je me rends compte que je déforme la réalité.

© à g. Sandra Wis, à d. Frank Horvat

Qu’est-ce qui vous fascine dans le travail de l’autre ?

FH: Sandra a décidé depuis longtemps, voire même depuis toujours, que la caméra était son langage, au point qu’elle déclenche ses vidéos plus par instinct que pour des raisons intellectuelles. Elle ne cherche jamais le joli, elle aurait presque honte de le chercher. Celui-ci vient quand il vient.

Des similitudes dans vos processus de création ?

SW : Nous sommes tous deux cyniques et sentimentaux.

FH : Sans mettre notre égo en avant. Quand j’ai un projet de photographie ou d’écriture, je ne pense jamais au résultat, j’imagine ce que je ne veux pas. Je laisse venir. Nous avons le même fonctionnement.

SW : Exactement, on laisse la place à l’instant, au hasard. L’objectif étant de capturer le moment présent. Je me rappelle d’un jour où nous visionnions une planche contact de Frank (série de mode réalisée dans le métro), et bien la bonne image était la première.

FH : Nous avons en commun un besoin de prévoir, et de diriger, et en même temps, cette envie de rester ouvert à l’inattendu. Nous sommes tous deux très exigeants aussi.

© Frank Horvat

S’agit-il d’un projet thérapeutique, voire psychanalytique ?

SW : Tout acte de création a un aspect thérapeutique : on apprend sur soi, on se voit dans l’autre. Le voir procéder me rassurait dans ma démarche artistique. Un échange puisque Frank m’a aussi interviewé. Des choses enfouies en moi ont ainsi surgi. Frank m’a donné la force de sortir ma caméra, et d’être libre.

FH : Nous nous interrogions mutuellement. L’interview est un bon exercice. On essaye de s’ouvrir – avec plus ou moins de succès – sur ce qui n’est pas nous, et de voir ce qu’on a envie de prendre en nous, afin d’élargir notre horizon. Nous sommes continuellement en train d’interviewer. Nous avons échangé sur notre enfance, notre passé.

D’ailleurs, Frank, on (re)découvre, dans ce film, votre attachement à votre mère…

Oui. Et pourtant ce n’est pas elle qui m’a appris à photographier. Dès le départ, elle m’a dit « la photographie je n’y comprends rien ». Et pourtant, elle a créé un album de famille, constitué de minuscules images réalisées avec un petit appareil, mais sans aucune ambition, ni prétention esthétique. Elle avait une distance par rapport à cela. Ma mère était une femme rationnelle. Elle n’était rattachée à aucune religion, et avait suivi des études de médecine. Elle était gauche dans ce qu’elle faisait – un peu comme moi d’ailleurs. Durant ma carrière, quand je me suis spécialisé dans la « photo de mode dans la rue » – qui n’était pas nécessairement dans la rue – je voulais montrer des femmes telles que l’on peut les imaginer dans un décor quotidiennement. J’avais toujours été attiré par les femmes du type opposé à celui de ma mère, qui était intellectuelle, minuscule et rondelette.

© Frank Horvat

Frank, quelle est votre définition de la « bonne photo » ?

Photographier, chacun le sait, signifie écrire avec la lumière. Comme Niépce et Daguerre commencèrent à le faire il y a presque deux siècles, et comme un milliard de personnes, de nos jours, le font avec leurs téléphones portables. Ce qui dans mon cas (et dans celui de quelques autres) est un peu différent ? Je suis presque plus sensible à la lumière qu’à ce qu’elle éclaire. Incontestablement une bonne photo n’est pas qu’une question de lumière, mais aussi, et surtout, de temps. Ou plutôt d’un arrêt du temps. D’où l’instant décisif de Cartier-Bresson. Mais la lumière, justement, est d’autant plus décisive qu’elle est fuyante. Comme le temps lui-même.
Une bonne photo est une image que je peux regarder plusieurs instants, jusqu’à ne plus rien y découvrir.

Justement, vous avez rassemblé quelques centaines de bonnes photos dans votre collection personnelle, quels sont vos critères ?

Je tends à choisir des photos non fabriquées, et des photographes qui font des choses dont je suis incapable. J’admire par exemple le travail de Henri Cartier-Bresson, Sebastião Salgado, Irving Penn…

Un conseil aux photographes qui nous lisent ?

FH : Il faut se demander ce qu’on fout là.

SW : Plus tôt on commence son chemin, et mieux c’est.

 

Auditorium du Louvre

Musée du Louvre, Cour Napoléon et Pyramide du Louvre, 75001 Paris

Le 25 janvier 2020 à 15h

Plus d’informations sur le site du Louvre.

© Frank Horvat

© à g. Sandra Wis, à d. Frank Horvat

© Frank Horvat

© Sandra Wis

© Frank Horvat