Que faire lorsqu’on se retrouve face à un destin que l’on sait déjà sombre ? Réaliser des images. Depuis décembre 2017, Charlotte Mano, 28 ans, photographie sa mère atteinte d’une maladie incurable. Elle signe une série pudique et poignante Thank you  mum. Entretien.

Fisheye : Enfant, tu as été privée du médium photographique par ton père, comment es-tu devenue photographe ?

Charlotte Mano : La photographie est en effet arrivée tard dans ma vie. J’ai été privée de ce médium par mon père qui avait découvert des images et vidéos de son adolescente gambadant nue dans les bois… Pour mes 18 ans, mon frère m’a offert mon premier appareil photo et tout a vraiment commencé. À 23 ans, après une double licence de lettres modernes et de communication culturelle, j’ai tenté le concours de l’école des Gobelins et je l’ai réussi.

Qui es-tu ?

Je dirais que je suis une exploratrice de l’image, je cherche ses limites, et des moyens de troubler mon spectateur. Dans Visions scotopiques, je photographiais dans le noir, avec Portraire, j’ai réalisé des portraits ressemblant à de la peinture, et j’ai joué avec des images thermiques se révélant à la chaleur d’une lampe ou d’une main à travers le projet Blind visions. La photographie est un médium de déréalisation, elle flirte avec la magie et l’inconscient, je tiens à rappeler que l’anagramme d’image est « magie », ce ne n’est sans doute pas un hasard…

Thank you mum est un hommage à ta mère gravement malade… Pourquoi as-tu choisi la photographie pour retranscrire cette épreuve ?

Il y a un peu plus d’un an, ma mère est tombée gravement malade – un cancer du poumon inopérable. J’ai retranscrit en image cette maladie incurable. En plus de ma présence, il fallait que je fasse l’unique chose que je maîtrise pour gérer mes émotions : photographier. J’ai ressenti comme un besoin de la préserver, de conserver des traces de nous deux, de notre relation. Thank you mum est d’abord un travail de résistance.
Ma manière de photographier a un peu évolué dans la forme, mais pas dans le fond. On y retrouve du spectral, du pictural, de l’étrangeté, un peu de poésie et de la confusion.

Le projet est toujours en cours. Parfois, il avance rapidement, et parfois, il est en suspens, tout dépend de son état de santé et de mon état d’esprit. Je pense qu’il durera bien au-delà de la fin, quand la maladie finira par vaincre.

Comment ta mère a-t-elle reçu ce projet ?

Cela s’est passé naturellement pour ma mère. Je n’ai pas eu besoin de lui parler « projet ». Nous savions l’urgence et l’importance du partage.

Comment procèdes-tu avec ta mère durant les shootings ?

En général, l’idée vient soudainement. Je lui demande de poser nue avec son tuyau de chimiothérapie ou près du terrain vague où je jouais enfant. C’est assez simple avec elle. C’est comme si elle comprenait d’avance le pouvoir évocateur des images.

Cette expérience photographique a-t-elle nourri ta relation mère-fille ?

Si nous étions déjà fusionnelles avant sa maladie, Thank you mum nous a rapprochées d’une façon indicible. Nous sommes connectées. Avec cette épée de Damoclès au-dessus de notre tête, on vit les choses différemment, à fleur de peau, et plus intensément. C’est très étrange. Parfois, certaines images laissent planer un doute : on ne sait plus qui soigne qui, c’est perturbant…

De nouvelles pratiques photographiques ont-elles émergé ?

Ce projet m’a permis de travailler sans protocole ni dispositif, c’est nouveau pour moi. Nous travaillons uniquement avec nos émotions, notre peine et notre force, sans objectif de rendement. Ce processus est libérateur. Thank you mum m’a aussi permis de comprendre que la photographie n’était peut-être pas un médium suffisant pour tout exprimer, c’est pourquoi j’ai également utilisé le moulage et la vidéo pour combler cette sensation d’insuffisance.

Quels sont tes rapports avec le temps dans ce projet ?

Face à cette maladie, il y a un compte à rebours difficile à estimer. Tout peut basculer très rapidement. Lorsque j’ai commencé la série, en décembre 2017, un sentiment d’urgence prévalait. J’avais tellement peur de la perdre. Puis les mois ont passé. L’urgence est toujours là, mais la peur s’apprivoise peu à peu. En ce moment, je fais moins d’images. Parfois, j’ai juste envie de profiter de l’instant présent, sans mon appareil photo.

Un mot quant au titre ?

Thank you mum est une manière pudique de dire « merci » à ma mère, avant de lui dire au revoir. L’utilisation de l’anglais est aussi une façon de remédier à la gêne. Très souvent, lorsqu’on perd un être cher brutalement, on a un sentiment de culpabilité… On a l’impression de ne pas lui avoir suffisamment dit à quel point on l’aimait, à quel point c’était quelqu’un de formidable…  On peut dire que j’ai la « chance » de pouvoir lui faire un dernier adieu…

Qu’as-tu appris en travaillant sur ce projet ?

J’ai appris à me connaître moi-même : ma vulnérabilité, et les choses qui comptent réellement. Je suis devenue plus aimante et plus indulgente. Je crois aussi que je me suis sentie véritablement devenir femme à ce moment-là.

Une image dont tu es particulièrement fière ?

Je ne ressens pas de fierté face à ces images. Je dirais que celle qui représente la série et nos sentiments avec le plus de justesse est celle de l’oiseau posé sur la poitrine nue de ma mère. Cette photo symbolise la protection, la vulnérabilité, la nature et la maternité…

Que pense ta maman de tes images ?

Ce qui est curieux c’est qu’elle n’avait jamais vraiment vu les images avant l’exposition à la galerie du Château d’eau de Toulouse, en octobre dernier. Ce fut un choc pour elle de se voir en grand sur les murs. Elle comprenait enfin. C’est la première fois de sa vie qu’elle était au centre, ainsi. Évidemment nous n’avons pas évité notre lot de larmes…

Trois mots pour décrire cette série ?

Amour, épiderme, et universel.

Thank you Mum – Charlotte Mano from Charlotte Mano on Vimeo.

© Charlotte Mano