Félix Macherez, 30 ans, est obsédé par la littérature. La preuve en images avec son projet M according to M. Durant trois mois, il a suivi les traces de l’auteur et essayiste français Antonin Artaud. Un récit polymorphe de son passage au Mexique. Entretien.

Fisheye : Photographe, poète, écrivain…Qui es-tu ?

Félix Macherez : J’ai étudié le cinéma. J’habite à Paris depuis quelques années. Je n’ai jamais voulu gagner ma vie honnêtement, alors j’ai commencé assez tôt à faire toutes ces choses citées, plus la création récente d’une maison d’édition – les Éditions Souzicqs.

Comment décrirais-tu ton approche photographique ?

Je photographie principalement en 35 mm, puis développe et tire à la chambre noire. J’y passe des heures – en écoutant du punk et du métal – et j’essaye de nouveaux procédés pour altérer les images. J’aime jouer avec le lumière, la chaleur, ou les produits chimiques, par exemple. L’aspect plastique et la temporalité de la photographie m’intéressent.

Quel est ton rapport à la littérature ?

C’est simple, je suis obsédé par la littérature.

Pourquoi Artaud et ses Tarahumaras ?

Antonin Artaud est un scalpel marseillais : écrits tranchants, idées sanglantes. Il est l’un des premiers écrivains qui m’a passionné. Les Tarahumaras, c’est tombé comme ça, mais le hasard a bien fait les choses. La relecture de son essai a été pour moi un déclencheur. Déjà, je trouvais que l’époque, en Europe, n’était pas réussie – comme si elle avait été peinte par un expressionniste hyper maladroit. Cela m’a donné un prétexte pour prendre le large. Et puis, la Sierra Madre (chaîne de montagne mexicaine) me fascinait. Je voulais voir ce qu’il restait des chants, des danses, des visions, et de la métaphysique indiennes.

Tu as donc parcouru le Mexique. Quel a été ton quotidien sur place ?

J’ai fait trois mois – comme on dirait d’une incarcération onirique. Je suis allé de Mexico city jusqu’à la Sierra Madre, dans l’État de Chihuahua. Je ne connaissais de ce lieu que le texte d’Artaud. Avant de m’y rendre, j’ai contacté un photographe de National Geographic, qui avait réalisé une série sur place, pour qu’il m’en dise davantage. Il m’a donné le numéro de son guide et traducteur tarahumara – mais sans argent, ce n’était pas une option. Il m’a indiqué les endroits où les cartels cultivaient leur drogue – à peu près partout. Il fallait donc faire attention, et trouver un alibi pour rester dans ces coins-là. C’est alors que les prêtres sont tombés à pic. Ils ont accepté de m’héberger. En contrepartie, je retapais les crucifix, les bancs des églises, entre autres. J’ai finalement passé plus d’un mois dans les presbytères, à l’abri. J’ai ainsi pu continuer à suivre les traces du poète, assister à quelques cérémonies tarahumaras, et prendre du peyotl – un cactus hallucinogène, considéré comme un dieu.

Artaud est venu au Mexique pour chercher « une nouvelle idée de l’homme ». Et toi, qu’étais-tu venu poursuivre ?

L’auteur lui-même, ou en tout cas, c’est ce que je pensais. Finalement, j’ai trouvé autre chose : « une nouvelle idée de l’homme » ! Les prêtres, leur conception du monde, et le culte des esprits chez les Tarahumaras m’ont incité à rechercher l’invisible habité. Le voyage s’est transformé en un exil intérieur. Un besoin du sacré.

Qu’est-ce qui t’a le plus inspiré ? Les écrits d’Antonin Artaud, les rencontres et paysages mexicains ou les instants d’errance et de paranoïa ?

Tout cela à la fois. Artaud m’a guidé jusque dans la Sierra. Ensuite, j’ai erré une quarantaine de jours dans ces paysages déraisonnables pour voir, ressentir, et finalement écrire – sur papier ou sur pellicule – ce qui me semblait fondamental.

Durant ton voyage, tu as écrit, et tu as photographié. Peux-tu nous parler de ton processus de création ?

Il y a dans la photographie une possibilité d’entrelacement des médiums – avec le cinéma et la littérature, notamment. Ce processus m’intéresse.

En 2015, j’ai réalisé la série Village maudit à Chinchero (Pérou). Là où Dennis Hopper s’était installé dans les années 1970 pour son film, The Last Movie. Tournage furieux, à cause de la chaleur, la picole et la défonce. Puis, Hopper est rentré aux États-Unis avec des centaines d’heures de rush, quasiment inutilisables, et le montage a été un enfer. Finalement, le film n’a pas plu aux studios, a été boycotté, et Hopper a dû attendre neuf ans avant qu’un producteur lui fasse confiance pour réaliser Out of The Blue. Dans Village maudit, j’ai essayé de retranscrire ce qu’avait pu être l’atmosphère du tournage, tout en utilisant des cadrages identiques à ceux des scènes du film.

En 2016, j’ai appliqué le procédé du Cut-up, de Brion Gysin, à la photographie, pour créer une série homonyme. Cut-up rassemble des fragments d’images, réarrange le réel, le distord, le décompose et le recompose, à la manière des expérimentations de William Burroughs.

La série M according to M est ponctuée de scans de mon carnet, afin de faire interagir les mots, les images et la mémoire – les notes et les photographies permettant de prolonger les souvenirs. De retour en France, après la transposition de mes notes, je les ai effacées physiquement, en les recouvrant à l’encre acrylique – imitant la nuit recouvrant le jour.

Tu as composé pour M according to M un ensemble de photographies en noir et blanc, pourquoi ?

Depuis 1936, les choses ont beaucoup évolué dans la Sierra. La civilisation des Tarahumaras et l’âme indienne sont en train de disparaître. Le « rêve » d’Artaud s’est clairement obscurci. Le récit visuel présenté se base sur ma conception des rêves noirs : un lieu sombre, intense, brumeux, au centre de la nuit, où tout s’évanouit, lentement.

Le noir et blanc évoque le souvenir, et l’idée d’une mémoire gommée par le temps.

Quête initiatique ou projet documentaire, comment décrirais-tu M according to M ?

M according to M est un projet photographique basé sur la littérature, le temps qui passe, et l’effacement. Un projet documentaire assez particulier, dans le sens où il n’essaye pas de révéler la réalité, mais de donner la sensation d’une réalité.

Quelle est ta vision du pays, et de la région, un siècle après le périple d’Artaud ? As-tu retrouvé les sensations décrites par l’écrivain ?

Il y a eu, par moments, des dédoublements, comme si le passé apparaissait en surimpression devant le présent. Ces moments étaient trop rares. Il était donc impossible de calquer mes sensations sur celles d’Artaud – de plus, je ne suis pas lui, et la Sierra, comme je l’ai expliqué, n’est plus vraiment elle-même. J’ai essayé d’être à la hauteur de son expérience. Pour le reste, la quête, la perspective, le doute, et enfin l’esthétique font partie d’une recherche personnelle.

Un mot quant au titre de la série, M according to M ?

J’ai chopé la formulation à Nicanor Parra, écrivain chilien. M according to M, déployé, signifie deux choses : Mexico according to Mômo et Mexico according to Me. Le Mômo étant le surnom qu’Antonin Artaud s’est donné à lui-même. La série évoque la détérioration du rêve mexicain entre nos deux passages.

Tu signes ton premier roman Au Pays des rêves noirs, cela signifie-t-il que l’image ne te suffit plus ?

Au Pays des rêves noirs est autant un carnet de voyage qu’un carnet de l’enfermement. La série photographique, M according to M, est une projection d’un ressenti. D’un côté, il y a un récit, de l’autre, des images. Ce sont deux choses différentes. Deux projets distincts. Les mettre côte à côte est cependant intéressant.

Trois mots clés pour décrire M according to M ?

Rêves noirs arrachés aux nuits blanches. Cela fait six.

Un prochain pays à explorer ? Un auteur dont il te faut suivre la trace ?

Rien pour le moment. J’ai beaucoup d’images d’archive. Je photographie souvent mes anciens travaux, les imprime, les réimprime, les dénature, les associe, pour leur donner une nouvelle forme. Ce procédé est particulièrement visible dans (24 – 36), c.ules images d’une série sont transformées en matière, en les soumettant à la méthode du Cut-up utilisée dans une autre série. Je travaille en ce moment sur des projets de cette veine-là. Il y a de quoi faire en restant tranquillement ici.

Au Pays des rêves noirs, Les Équateurs, 20 €, 200 p.

© Félix Macherez