D’origine mexicaine, Adela Goldbard vit et travaille en Californie. Photographe et vidéaste, cette trentenaire énergique scrute les représentations de la violence dans l’actualité du Mexique. Elle met le feu à des pick-up, fait exploser des hélicoptères et des laboratoires clandestins de métamphétamine. Ses mises en scène interrogent avec finesse le pouvoir de la fiction et la manipulation de l’information.

Fisheye : Pourquoi construire des sculptures avec minutie pour les détruire ensuite avec fracas ?

Adela Goldbard : Depuis mes débuts, j’explore la relation entre sculpture et photographie à partir de constructions éphémères qui deviennent permanentes grâce à la photographie. J’utilise des matériaux fragiles, comme des miroirs et du carton, pour réaliser ces sculptures. Je collabore souvent avec des designers, des architectes et des artisans. Je suis fascinée par la fabrication artisanale et les techniques manuelles. Pendant une période d’essais, j’expérimente différentes méthodes d’assemblage et je cherche les lieux où se déroulera l’action. L’espace est déterminant pour la conception de la méthode de travail et l’élaboration de la structure.

Faites-vous de nombreuses recherches avant de réaliser vos photos et vos vidéos ?

L’art est par lui-même un processus de recherche. Pour ce qui est de mes derniers projets, cette recherche a débuté par le recueil de notes sur la presse (écrite et Web), sur des vidéos, des graphiques et des photographies d’événements violents de l’histoire récente du Mexique. J’ai aussi réalisé des enquêtes de terrain à Tultepec, Melchor Ocampo et Zumpango dans l’État de Mexico. J’ai consacré beaucoup de temps à observer les pratiques artisanales et les fêtes traditionnelles de ces villes. Mon travail s’est nourri de l’étude des sources médiatiques et de recherches sur le terrain.

Pourquoi avoir choisi la fiction pour aborder le thème des narcos, de la police mexicaine et de la violence en général ?

La mise en scène permet de reconstruire pour se souvenir, et de détruire pour ne pas oublier ce qui s’est passé au Mexique ces dernières années. Je pense aussi la fiction comme source d’information historique, méthode de documentation et stratégie de manipulation. Construire pour détruire est devenu une obsession dans mon travail. Je reconstruis pour créer des artefacts de la mémoire, et je détruis des structures dont la fragilité représente celle de notre système politique. Ces actions ont pour but d’en finir avec le mal, mais surtout d’éviter l’oubli.

Comment utilisez-vous la photo et la vidéo dans vos projets ?

Dans mes premiers projets, je me servais d’un appareil photo argentique grand format. Ces dernières années, mon travail s’est concentré sur la reconstruction à partir de la création narrative, et la vidéo est devenue mon support principal. Je conjugue aujourd’hui les deux en maintenant l’indépendance de chacun des médiums, et j’expérimente la conjonction de ces deux langages. Mes vidéos sont influencées par la photo – ce qui s’observe à travers les plans fixes qui enregistrent les actions au ralenti ou par l’utilisation d’un seul plan-séquence. Ces stratégies, qui utilisent la haute résolution, facilitent l’appréciation de chaque détail des structures artisanales. La vidéo se regarde presque comme une photographie. Dans le même temps, mes photos sont devenues plus cinématographiques – du fait des actions que je documente et des techniques que j’utilise, comme celle de l’éclairage.

Que pensez-vous de la façon dont les médias mexicains montrent la violence ?

Cette discussion sur la pertinence de la représentation de la violence dans les médias semble oublier le plus terrible : les décapités, les corps dissous, les fosses… tout cela existe vraiment ! Cela dit, les journalistes et les photographes de presse doivent adopter une posture et une esthétique responsables et engagées. Mon travail ne porte pas seulement sur les actes violents, mais aussi sur la communication autour de ces actes. Une partie de mes recherches se concentre sur le traitement des actes violents par les médias. Les étiquettes idéologiques utilisées m’intéressent. On retrouve de façon interchangeable les mots « anarchistes », « terroristes » ou « guérilleros » pour parler d’un même événement. La perception du bien et du mal reste opaque. La violence des narcos est assimilée à celle des groupes d’autodéfense. La majorité des médias s’alignent avec l’État et classent les faits selon leur convenance : accident, attentat, acte de terrorisme… mais il n’y a pas de rubrique « répression » ou « crime d’État ». La manipulation de l’information par les médias est aussi une forme de violence.

© Adela Goldbard

Propos recueillis par Jessica Lamacque

Retrouvez le Focus Mexique en intégralité dans Fisheye #10.