Dans le cadre d’une résidence artistique, la photographe nantaise Amélie Labourdette se rend sur le territoire du Gouvernorat de Gafsa, en Tunisie. À travers sa série Traces d’une occupation humaine, elle s’applique à retranscrire la complexité de l’endroit. Un travail à découvrir dans le programme off des Rencontres d’Arles, du 2 au 8 juillet.

Fisheye : Tu nous racontes ton premier contact avec la photo ?

Amélie Labourdette : Diplômée de l’École Supérieure des Beaux-Arts de Nantes, je me suis d’abord consacrée à la vidéo. Aux alentours de 2012, j’ai commencé la photographie, autour d’une réflexion sur la notion de « document », en instaurant des parallèles entre documentaire et fictions. Puis en 2014 et 2015, j’ai commencé à interroger la notion de construction du territoire.

C’est un sujet qui te plaît particulièrement ?

J’ai réalisé, en construisant mes projets en relation avec le territoire que je souhaite avant tout parler du paysage, cette « archéologie du présent » . Dans mes séries, je tente d’interroger ce qui est, a priori, invisible. Il y a toujours un paysage situé en dessous du paysage visible, qui l’on ne voit pas d’un premier coup d’oeil. Il faut apprendre à décrypter.

Quelles sont les origines de ta série Traces d’une occupation humaine ?

La série s’est développée dans le cadre de la résidence artistique Under the Sand. C’est un projet de rencontres transdisciplinaires à dimension internationale, qui a créé des échanges entre les artistes tunisiens et français, à travers une suite de résidences et d’expositions. L’objectif d’Under the Sand était de porter un regard « archéo-artistique » sur le territoire du Gouvernorat de Gafsa, en interrogeant ses paysages. C’est dans cette ligne de réflexion que le projet Traces d’une occupation humaine a vu le jour.

Peux-tu nous en dire plus sur l’histoire de ce territoire ?

Des fouilles menées là-bas ont permis d’y révéler le lien entre l’existence d’eaux souterraines et la présence humaine, depuis 40 000 ans – avant JC, et jusqu’à aujourd’hui. Depuis la fin des années 1970, cependant, l’industrie des phosphates a bouleversé le paysage : des carrières d’extraction à ciel ouvert et l’épuisement des ressources en eau pompées dans les nappes fossiles du fait du lavage de minerai.

Cette région est sous la tutelle de la Compagnie des Phosphates de Gafsa, sous le protectorat français. Elle en exploite les gisements depuis plus d’un siècle. Frappée par le chômage et la pauvreté, cette région devient le lieu, en 2008, de contestations et de révoltes populaires sévèrement réprimées par l’armée du gouvernement Ben Ali. Des événements considérés comme le début de la Révolution tunisienne de 2011.

Comment t’es-tu approprié ce contexte historique complexe ?

Avec Traces d’une occupation humaine, je cherche à lier la permanence de l’occupation humaine et les problématiques hydrographiques contemporaines du territoire. Mon travail se déploie à travers différents vecteurs – Préhistoire, Histoire, Politique, Écologie, Géomorphologie – afin d’appréhender un territoire aux dimensions multiples. Cette série est une méditation photographique sur “l’esprit du lieu”,  et miroite des croyances, des savoirs ancestraux, des érosions, des extractions, des constructions, des abandons, des soulèvements et des dominations.

Qu’est-ce que l’esprit du lieu ?

Rechercher l’esprit du lieu, c’est tenter de saisir une aura, une atmosphère singulière, se dégageant d’un espace. Il s’agit d’analyser le passé et imaginer le futur et de s’efforcer de saisir, de manière subjective et sensible, les multiples dimensions des lieux – qu’elles soient sociales, spirituelles, historiques ou esthétiques. Car toutes ces dimensions ont façonné l’esprit du lieu au fil du temps.

Comment apparaît-il dans cette série ?

Je cadre mes images de manière à ce que les traces humaines fassent partie du paysage sans le dominer. Partout, le sol et le vide sont présents, ils mettent en lumière l’importance du paysage, du cosmos, sur ces lieux, qu’ils soient vestiges du passé ou constructions contemporaines. Dans mon approche des lieux, je considère autant la parole populaire que le discours savant, comme une « double appartenance » à un lieu : un espace intérieur, intime et un espace extérieur, ouvert sur l’autre.

Qu’as-tu découvert en parcourant ce territoire ?

J’ai compris que cette recherche photographique ne pouvait réellement se déployer que sur le long terme. Qu’une compréhension complexe de ce territoire ne peut se tisser que lentement, en retournant de nombreuses fois sur les mêmes lieux et par des rencontres et des collaborations renouvelées. J’ai compris qu’en Tunisie, on ne raconte pas tout, tout de suite, qu’il y a toujours une part de secret, « d’initiation ». Et c’est seulement sur le long terme que nous pouvons dévoiler ce secret.

Quelle a été ton approche photographique pour ce projet ?

Je me suis attachée à différents points de vue. Le croisement des disciplines m’a permis d’éclairer diverses facettes des lieux. L’écoute des histoires de la population des sites, n’a cessé de renouveler mon regard en me faisant saisir la complexité de l’histoire de ces lieux. Ces croisements m’ont permis de confronter les multiples significations dont ces lieux sont le support. Cette approche rompt avec la conviction que nous pouvons connaître objectivement le réel. Toute connaissance est perspective : s’il y a un sens dans le monde, celui-ci ne peut résider que dans notre relation à lui.

© Amélie Labourdette