Présentée dans le cadre du festival PhotoSaintGermain, l’exposition Phénomènes, l’inexpliqué face à la science nous plonge dans les nombreuses tentatives de documentation du paranormal. Télékinésie, poltergeists, lévitations, aura… Au cœur du musée de l’Histoire de la Médecine et jusqu’au 28 janvier 2023, images d’archives, objets, et enregistrements d’époque tentent de donner du sens à l’inexplicable. Entretien avec le commissaire de l’exposition, Philippe Baudouin.

Fisheye : Comment est née cette exposition ? Est-elle une suite de Fantographies, images et traces de l’invisible, exposée l’année dernière durant PhotoSaintGermain ?

Philippe Baudouin : Oui, en quelque sorte. L’idée était de poursuivre ce fil directeur qui est la question de l’inexpliqué – que l’on appelle aujourd’hui le paranormal. L’année dernière, Fantographies était consacrée exclusivement à la photographie de spectres et avait été accueillie par la Maison Auguste. Cette année, la directrice du festival, Aurélia Marcadier m’a proposé de réfléchir à une nouvelle proposition qui se distinguerait tout en suivant la même ligne éditoriale.

On a travaillé main dans la main avec le musée de l’Histoire de la Médecine – qui est partenaire et a accueilli cette exposition – sur une thématique scientifique, ou en tous cas proche des marges de la connotation scientifique. Nous avons entamé un véritable travail d’archéologue, en fouillant dans différents fonds publics et privés. Nous cherchions des images relatives à des expériences à visées scientifiques sur des phénomènes inexpliqués tels que la télékinésie, la photo de l’aura, la radiesthésie… Tout ce qui, en termes de disciplines et de domaines, est encore considéré comme des « pseudo-sciences » en marge de la connaissance scientifique.

D’où proviennent les différents documents présentés ?

Ces documents proviennent des acquisitions d’une vingtaine de collectionneurs. Parmi eux, l’Institut Métapsychique International qui possède un centre spécialisé en parapsychologie depuis 1919. C’est une fondation reconnue d’utilité publique qui conserve dans ses archives des dizaines et des dizaines de photographies liées à ce type de phénomènes. Ces recherches font écho au travail de « rat de bibliothèque » que j’entreprends depuis plusieurs années. J’ai donc choisi de mettre à contribution ces connaissances, ces réseaux, ces contacts pour donner naissance à cette exposition qui rassemble une centaine d’images et couvre la période de 1990 à nos jours.

© Collection Joelle Wintrebert / Henri Lehalle

Qu’est-ce qui te fascine tant dans ces phénomènes ?

Deux choses principalement. La première, c’est de rendre visible l’invisible. C’est là tout le travail que la photographie s’efforce de faire depuis son invention… A fortiori sur ces types de phénomènes qui sont souvent sujets à controverse et à polémique… L’idée était de montrer comment les expérimentateur·ices utilisaient la photo pour documenter leurs expériences. Ce travail d’enquête et de dispositif instrumental m’intéresse beaucoup.

Mais il y a également l’angle scientifique, voire judiciaire, qui est souligné dans l’exposition. L’accent est mis sur le paradoxe entre la croyance et l’irrationnel que représentent ces phénomènes étranges, ces manifestations incomprises, et la manière dont la science va s’y confronter à un moment de son évolution, à travers l’engagement de chercheur·ses (de renom parfois, comme Camille Flammarion ou Pierre et Marie Curie). Des savant·es qui vont consacrer des jours, des semaines, des mois voire des années à ces phénomènes qui vont être observés notamment grâce à la technique photographique !

L’exposition est organisée en sept thématiques. Peux-tu m’en dire plus ?

Les sept thématiques sont les suivantes : magnétisme, radiesthésie, photographie de l’aura, lévitations et objets venus d’ailleurs, poltergeists et esprits frappeurs, les médiums sous l’œil des savants et télékinésie. Elles ont été tout d’abord choisies en fonction de l’iconographie qui était à notre disposition. Ce sont des images qui entendent représenter ce type de phénomènes, pour pouvoir les expliquer, les montrer aux visiteur·ses, et les guider grâce à une série de textes et de cartels (ainsi que différents objets et enregistrements, disponibles via des QR codes, NDLR).

Ces thématiques ont été documentées par le biais de la photographie à travers différentes périodes de l’histoire. Si certaines sont populaires – les sourciers et la radiesthésie par exemple – d’autres demeurent moins faciles à appréhender. La photographie d’aura est assez mal connue du grand public, quant à la télékinésie, on la connaît peut-être grâce à la télévision, à travers certaines expériences de personnes qui tordaient des couverts, sans vraiment savoir à quoi cela correspond.

L’idée était donc didactique : nous souhaitions porter un regard critique sur ce type de phénomènes en proposant une typologie. Un parcours thématique englobant plusieurs photos de différentes époques autour d’un même phénomène.

© à g. Musée de Bretagne, à d. Collection IMI / Agence Martienne

Quel rôle a joué la photographie dans la documentation de ces différents phénomènes ?

La documentation de ces phénomènes par la photographie remonte à peu près aux années 1870-1880. Le médium ayant été inventé en 1839, il a déjà plusieurs décennies d’existence. Il a évolué, s’est amélioré, est devenu plus abordable et accessible, plus facile à manipuler, moins coûteux aussi… Les images présentées qui datent de cette période sont des photos d’effluves digitaux – de prétendues radiations qui émaneraient des doigts de certains sujets qu’on appelait « sensitifs », et qu’aujourd’hui on qualifierait de « médiums ».

On retrouve aussi trois petites images magnifiques, empruntées au Musée de Bretagne. Elles représentent une expérience de Charles Richet, futur Prix Nobel de Médecine en 1913, en train d’hypnotiser Léonie Leboulanger, une voyante. Il essayait de la placer en état de transe pour qu’elle puisse faire part de ses visions. Cette dernière avait d’ailleurs été surnommée « la voyante de Dreyfus » puisque Mathieu Dreyfus, le frère du célèbre capitaine l’avait embauchée pour tenter de faire innocenter son frère.

Qu’espéraient les chercheurs et chercheuses en utilisant ce médium dit « du réel » pour documenter l’inexplicable ?

Indéniablement, les expérimentateur·ices s’inscrivaient dans une logique probatoire. L’intention des auteurices de ces photos – la plupart du temps – était d’obtenir une preuve tangible du phénomène escompté ou observé. Les représentations variaient. On peut voir des photos de table en lévitation, et d’autres où l’on se contente de montrer le dispositif : une personne avec quelques objets dans un laboratoire, chez lui, devant une table, sans que rien ne se passe… Il y a une volonté de présenter les outils, de garder une trace de leurs tentatives sur le terrain, de placer leurs espoirs dans l’utilisation de la photographie : si jamais le phénomène se produisait, il serait figé grâce à elle.

Les clichés ont – pour ceux qui ont été popularisés et médiatisés – naturellement suscité la curiosité, la suspicion, la méfiance voire la défiance de savant·es. Mais c’était aussi cela, l’objectif : publier le résultat d’une expérience pour se confronter à la critique et à la remise en question. L’authenticité des clichés est donc forcément pointée dans une telle exposition, mais l’objectif premier était de figer le réel et de capturer un instantané de ce qui a pu se passer lorsque les expérimentateur·ices ont tenté d’analyser un phénomène parapsychologique.

© Musée d’histoire de la médecine

En quoi le choix du lieu – le musée de l’Histoire de la Médecine – était-il pertinent ?

Il s’agit tout d’abord d’une invitation d’Aurélia Marcadier qui avait déjà travaillé avec le musée et qui connaissait bien l’orientation de mon travail d’auteur : elle savait que l’angle scientifique et judiciaire, celui de l’enquête m’a toujours intéressé, tout comme l’histoire des techniques et des instruments. Ces différents éléments ont fait de ce lieu l’endroit idéal pour accueillir cette proposition d’exposition. À mi-chemin entre la question des marges de la connaissance scientifique, de l’histoire du laboratoire et de l’instrumentation scientifique, puisque la collection permanente du musée conserve plusieurs dizaines d’instruments médicaux et donne à cet événement des allures de cabinet de curiosités ! C’est une galerie qui date de 1900, qui possède encore tout son cachet de l’époque…

Pourrais-tu nous raconter l’histoire d’une image de ton choix ?

Je choisirais la photo d’Anita. C’est un Polaroid qui date des années 1970, et qui concerne le phénomène de télékinésie – la supposée action de l’esprit sur la matière. Ce qui est intéressant, c’est le regard de cette jeune fille d’une dizaine d’années, capturée par Yvonne Duplessis parapsychologue et philosophe de formation, qui s’est beaucoup intéressée aux phénomènes paranormaux durant toute sa vie. C’était une femme de médecin qui était fascinée par les perceptions extra-sensorielles, et membre de l’Institut Métapsychique International.

Elle avait été contactée dans les années 1970 par des familles d’enfants qui avaient vu à la télévision les prouesses d’un médium nommé Uri Geller, venu en France montrer ses pouvoirs de torsion des métaux. On s’était aperçu que dans chaque pays où il se produisait, des phénomènes avaient lieu de l’autre côté de l’écran : des enfants, des adultes se mettaient spontanément à reproduire les mêmes choses que lui.

Les familles des trois enfants montré·es dans l’exposition avaient donc contacté Yvonne Duplessis. Cette dernière avait collaboré avec un ingénieur, Jean-Paul Bailly, pour organiser des expériences avec ces adolescent·es, et tenter de comprendre le mécanisme à l’origine des torsions de couverts. En reproduisant l’expérience chez les enfants et en laboratoire, iels furent forcés de constater que les mêmes phénomènes se reproduisaient sous leurs yeux, alors que différentes précautions avaient été prises : le choix des objets, la fouille des vêtements des enfants pour éviter la triche, etc.

Cette photographie est fascinante parce qu’elle est la trace d’une histoire oubliée. Pas celle d’Uri Geller, mais d’anonymes qui vont vivre des choses similaires à une époque où la télévision a un pouvoir hypnotique et semble capable de propager une idée et d’influencer les téléspectateur·ices.

© Collection Yvonne Duplessis / Olivier Peyroux

Phénomènes invite également trois artistes contemporain·es à s’exprimer. Pourquoi ?

C’est exact. On retrouve Marc Cohen, à la fois artiste et radiesthésiste, qui produit et réalise des machines assez incroyables. Il y a aussi les photographies de l’aura de Dorothée Elisa Baumann qui travaille avec le même appareil que les adeptes de cette pratique dans les années 1970-80 : l’aura camera, mais qui le détourne pour produire de vraies œuvres d’art. Enfin, on retrouve Dora Tischmann, plasticienne et photographe, très troublée et curieuse de connaître l’histoire de ces fameux couverts tordus par ces adolescent·es. Elle a décidé de redonner vie à une cuillère tordue, en travaillant sur les vibrations.

Nous avons invité ces artistes afin de croiser passé et présent, de porter un regard contemporain sur les archives, et de dépoussiérer ces objets. Il s’agissait aussi d’apporter une dimension malicieuse, critique, de convoquer la dérision et l’humour pour décomplexer l’approche qu’on pourrait avoir de ce type de phénomènes.

© Collection Yvonne Duplessis / Olivier Peyroux

© à g. Collection Anne-Marie Estorach,  à d. Collection Yvonne Duplessis / Olivier Peyroux

© Collection Yvonne Duplessis / Olivier Peyroux

© Collection Bernard Guilbert

Image d’ouverture : © Musée d’histoire de la médecine