Avec le livre Paradise City, édité par GOST Books, Sébastien Cuvelier nous invite à poser un regard sur l’Iran d’aujourd’hui. Parti sur les traces de son oncle, le photographe belge explore un pays entre modernité et tradition. Une version insaisissable et onirique du paradis.

Fisheye : Peux-tu te présenter ?

Sébastien Cuvelier : Je suis belge, et installé à Luxembourg. J’ai beaucoup voyagé dans ma vie, et c’est ce qui m’a initialement amené à la photo. Autodidacte, ma culture visuelle a été influencée par tout un imaginaire lié à la musique et ses à-côtés (pochettes, clips, etc.), au cinéma, à l’art moderne et à une certaine culture pop. Parmi les photographes qui m’ont inspiré, je citerais Alex Webb, Mikhael Subotzky, Gregory Halpern, Jonas Bendiksen et Alec Soth.

Quelle est la genèse du projet Paradise City ?

Mon oncle et deux amis ont traversé l’Iran en combi Volkswagen en 1971. Il a écrit un journal de bord relatant son périple. Il est décédé en 2007, et ce récit de voyage me hantait depuis. Je voulais en faire quelque chose, sans trop savoir quoi. Le point de départ évident était de me rendre à mon tour en Iran, et de suivre son itinéraire.

Sur place, mes pérégrinations m’ont emmené dans la ville de Pardis, que les locaux appellent Paradise City (pardis signifie « paradis » en persan). L’aspect visuel délirant de cet endroit couplé à son nom romancé et désuet (et d’origine persane) a été un déclic, et j’ai commencé à voir le pays et ses gens sous l’angle du rêve, de la projection de soi, d’une certaine envie de s’échapper. Le thème du paradis (et du paradis perdu évoqué dans le manuscrit de mon oncle) est devenu omniprésent dans ma tête. J’en ai parlé avec la plupart des personnes dont j’ai croisé la route. Ça a contribué à nourrir ma créativité.

Comment s’est déroulée la phase de production des images ?

Je me suis rendu trois fois en Iran, sur une période courte (moins d’un an). À part un itinéraire suggéré (mais non planifié), je n’avais pas vraiment de concept en tête en arrivant. Je me suis laissé porter par les rencontres et les lieux. J’ai décidé de dormir chez l’habitant et de rentrer le plus possible dans la culture iranienne : comprendre l’histoire, la nourriture, la poésie, mais aussi la façon de penser actuelle, le zeitgeist (l’esprit du temps). Les deux voyages suivants ont été effectués lors d’autres saisons et m’ont permis d’explorer des zones géographiques variées, dont le sud du pays, très différent.

Puis la conception du livre ?

La conception du livre s’est faite en deux temps. J’ai travaillé sur une maquette avec le graphiste et photographe Nicolas Polli, puis je l’ai présentée à une poignée d’éditeurs que j’apprécie, aux Rencontres d’Arles et à Unseen. J’ai eu la chance que les éditions GOST soit emballées par le projet. Et là on est quasi repartis de zéro. Stuart Smith, le fondateur, m’a demandé de lui montrer le plus possible de photos, j’en ai imprimé 500, et on a refait une sélection et une séquence assez différente de l’esquisse initiale, beaucoup plus radicale. C’était déstabilisant au départ, mais c’est ce que je recherchais : travailler avec un éditeur qui amène aussi sa vision, qui me challenge.

Tes images oscillent entre plusieurs styles. Comment décrirais-tu ton écriture ?

Je pense que mon écriture peut s’apparenter à de la photographie documentaire, mais tend vers l’imaginaire, le symbolisme, la poésie. C’est en tout cas comme ça que je le vois, et ça me semble cohérent avec les influences citées auparavant, notamment Gregory Halpern. Je ne suis pas journaliste, et je ne fais pas de travail de fiction. Entre ces deux extrêmes, il y a énormément de possibilités. J’estime que mon style est quelque part au milieu de cela, une sorte de narration documentaire créative. Mais pour moi c’est juste de la photographie. Je n’aime pas trop rester dans des cases et je ne me mets pas de limite dans l’utilisation de l’une ou l’autre technique. Pourquoi une image dite « documentaire » (avec tout ce que ça implique en termes de vérité, d’authenticité, etc.) ne pourrait-elle pas avoir un côté esthétique ou plasticien ? Quand je fais une photo, c’est forcément l’aspect visuel qui m’intéresse en premier, et je vais m’assurer d’avoir le meilleur rendu possible de ce qu’il y a devant moi. C’est cette part de créativité appliquée à la vision du quotidien qui me plaît dans le 8e art : comment transformer ou intensifier quelque chose à première vue ordinaire à travers un cadrage, un angle, un reflet, un moment de prise de vue, une lumière, etc.

Tu as inséré des extraits vernaculaires dans ton ouvrage, de quoi s’agit-il ?

Elles proviennent de l’album d’une personne qui m’a hébergé, et qui apparaît dans la publication. Elles ont été réalisées dans les années 70, avant la révolution, et dévoilent un Iran de l’intérieur. Je vois ces clichés comme un contrechamp aux images prises par mon oncle à la même époque, dont certaines sont également disséminées dans l’ouvrage. Elles contribuent à créer un certain sentiment d’intemporalité à l’ensemble, en mélangeant les périodes.

Quelles sont les parts de fiction et d’utopie dans tes images?

Aucune photographie de la série n’est trafiquée. Certains portraits sont posés, mais pas mis en scène. La fiction ne m’intéresse pas spécialement, mais j’aime laisser croire que des images puissent être fabriquées. C’est une des beautés de l’exercice : brouiller les pistes. Dans la littérature, les livres sont étiquetés « fiction » ou « non-fiction ». En photo, c’est beaucoup plus nuancé, et cet entre-deux me plaît beaucoup.

Dans ce projet, l’idée était d’évoquer des sentiments et des émotions à travers des situations banales que je rencontrais. Le côté absurde de certaines images m’attire car on peut notamment imaginer qu’elles sont mises en scène. Par exemple, des couleurs semblant non naturelles ou trop présentes seront interprétées comme artificielles, voire post-produites. Alors qu’il n’en est rien, tout est fait au moment de la prise de vue. J’aime bien entretenir un peu le doute, et c’est cette zone grise qui permet de créer le sentiment d’utopie qui transparaît parfois dans mes images.

L’Iran d’il y a 50 ans et l’Iran d’aujourd’hui ne sont pas les mêmes. Qu’est-ce qui t’a frappé ? 

En apparence, plus rien n’est pareil, tout a changé, ce sont quasiment deux pays différents, que ce soit au niveau politique, religieux, économique ou social. En privé, le constat est moins dur : le cocon familial permet de vivre un peu plus librement, sans le regard inquisiteur.

Il y a selon moi un assez grand fossé entre les générations, ce qui est étonnant dans un pays où la moyenne d’âge est très jeune. Mais ce qui m’a marqué, c’est la place des femmes dans la société, et leur frustration quand on évoque le sujet. L’Iran reste encore très machiste et patriarcal, où les femmes modernes ont du mal à s’exprimer comme elles le voudraient, bien qu’elles se fassent de plus en plus entendre.

Quelle est la place de l’Iran dans le monde d’aujourd’hui ? Comment la jeunesse accueille-t-elle les changements profonds qui bouleversent la planète ?

L’Iran est un pays très clivant, et l’opinion que nous en avons varie selon l’origine géographique ou le niveau de connaissance de cette contrée. Vu de la droite américaine, l’Iran est sur l’axe du mal. Pour la gauche française, c’est un des endroits les plus romantiques au monde. Indéniablement, c’est un des berceaux de l’humanité, peuplé de gens parmi les plus accueillants que je n’ai jamais rencontrés, rempli d’artistes et de poètes. Mais c’est aussi un terreau pour l’extrémisme religieux et le mépris des droits de l’homme, où la persécution est monnaie courante. C’est un pays complexe, imparfait, incompris, attachant, mais clairement pas idéal dans sa forme actuelle.

Comment vois-tu l’Iran de demain?

Personne ne peut répondre à cette question aujourd’hui. L’histoire nous a appris que les régimes autoritaires ne sont pas amenés à durer sur le long terme. Il y aura donc forcément du changement à un moment. Mais je ne fais pas de géopolitique et je me garderai bien d’avoir un avis sur ce sujet. L’Iran est en tout cas un pays au passé grandiose, peuplé de gens très patriotes, mais aussi très divisé d’un point de vue politique et religieux. Le pays est soumis à des sanctions économiques handicapantes. La frustration de toute une frange de la population née après la révolution est bien réelle, et j’ai du mal à croire que ça ne mènera pas à un changement tôt ou tard. Mais quand ? Comment ?

Quels sont tes projets à venir ?

Dans la lignée de Paradise City, je travaille sur un autre sujet inspiré d’une histoire personnelle. Mes arrière-grands-parents ont hébergé un soldat américain pendant la Seconde Guerre mondiale, lors de la Bataille des Ardennes. Ils lui ont sans doute sauvé la vie. Trois générations plus tard, nos deux familles sont toujours en contact. Beaucoup de choses se sont passées entre-temps, beaucoup de lettres et photos partagées, des visites aux États-Unis et en Belgique, mais aussi des idées et des points de vue qui ont évolué. J’ai envie de faire de cette histoire très intime quelque chose d’universel. L’idée est de questionner des éléments culturels, politiques et sociaux avec comme protagoniste le fils cadet du militaire logé par mes proches, un personnage complexe aujourd’hui installé en Floride. J’aimerais publier le projet en 2024, année des élections américaines et 80 ans après la Bataille des Ardennes.

Paradise City, GOST Books, 42 €, 128 p.

© Sébastien Cuvelier