Un recoin obscur, des dizaines de photographies monochromes et dramatiques, un film fait d’images relatant l’histoire et les tourments d’un couple en plein questionnement… À Circulation(s), jusqu’au 29 mai, l’accrochage d’Obsessio, roman-photo de la photographe et vidéaste Louise Ernandez nous happe dans un monde sombre, où le réel se dissout dans le fantasme, et où les peurs prennent la forme allégorique d’une femme fatale au regard mystérieux. Une expérience immersive inspirée par les films noirs dont la réalisatrice nous livre ici les secrets.

Fisheye : En quoi le monde de l’image est-il important pour toi ?

Louise Ernandez : Je me suis toujours construit ma vision du monde à travers les images. J’ai une mémoire visuelle et j’oublie rarement un visage ou un détail. Je suis très proche de mes souvenirs, de mes rêves. Je les archive depuis mon plus jeune âge en les écrivant et décrivant par leurs couleurs, lumières, compositions et narrations. En revanche, ma mémoire du verbe me fait souvent défaut. J’ai donc pris naturellement l’option de l’image – et de la photographie en particulier – ce qui m’a permis de consolider, concrétiser un ensemble d’images représentatives de mon quotidien dans une sorte de système d’archives.

Quelle est ton approche photographique ?

Diplômée de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris en photo et vidéo, ma pratique se caractérise par l’exploration de ces deux disciplines, que j’essaie de relier dans chaque projet. J’aborde à travers mes travaux les thèmes de la mémoire, les limites de la réalité, du rêve et du fantasme qui peut naître de cette dualité. J’ai une passion pour l’image qui « surnaturalise » le réel. Je crois aux vertus d’une image débarrassée de l’idée d’objectivité – car pour moi le réel n’a d’intérêt que lorsqu’il est transfiguré, quand l’image assume pleinement le point de vue de celui qui regarde, qu’elle devient poétique, surréelle, possible, projetée, cherchée, transposée, défigurée.

Comment présenterais-tu ta série exposée à Circulation(s), Obsessio ?

Obsessio est un roman-photo et un ciné-roman qui parle d’un drame psychologique à l’univers onirique, et déroule l’histoire d’un couple en pleine déliquescence. Lorsque les personnes se dédoublent avec leurs fantasmes et leurs peurs, le film commence à séparer le rêve et la réalité pour plonger dans une oppression psychologique macabre qui nous plonge dans l’inconscient des personnages.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de travailler sur un tel projet ?

Depuis toute petite, j’ai été nourrie par des images méditerranéennes. J’ai plus ou moins grandi à Cadaqués, un village de la Costa Brava en Espagne, où Salvador Dalí résidait. Mes parents se sont rencontrés là-bas et j’ai développé un lien très fort avec ce lui, qui est un peu le berceau de ma sensibilité. C’est un village ancré entre un cirque de montagnes – un décor accidenté d’ardoises coupantes, proche de la mer azure et profonde. C’est là-bas que le projet a été tourné, et son histoire fait écho à une expérience personnelle, qui traite de la situation classique d’un couple dont l’amour s’étiole, dont le temps estompe le désir… lorsqu’un personnage représentant tous les fantasmes qui manquent à ce couple surgit.

L’émotion et l’expression sont au cœur de ce travail. Quelles sont tes influences ?

J’ai de nombreuses sources d’inspiration, provenant majoritairement du cinéma : le fantastique, la nouvelle vague, Bergman, l’expressionnisme allemand dans lequel la réalité est déformée à travers diverses techniques… Le but ultime est de faire ressentir des émotions fortes au spectateur. Les sujets abordés concernaient souvent la folie et autres troubles mentaux, la trahison, ainsi que d’autres sujets psychologiques et moraux profonds. La dramatisation de la lumière était très marquée et participait activement au récit. Dans mon projet, j’ai veillé à ce que la mise en scène soit ancrée dans des représentations stéréotypées. Cela m’a permis de manipuler les codes du film noir, de jouer avec certaines représentations de personnages archétypaux. L’idée était de développer un univers très référencé, au sein duquel émerge un malaise.

Comment as-tu dirigé les acteurs ? T’es-tu sentie plus cinéaste que photographe ?

J’ai choisi mes acteurs – Timothy Cordukes, Maia Hawad et Anne-Lise Maulin – pour leurs singularités. Ils incarnent les personnages que je m’étais créés. Le fait d’être immergés à Cadaqués, en plein cœur de ces décors, a profondément influencé la mise en scène. Nous étions tous en immersion et nous plongions progressivement dans l’histoire. Je me suis donc sentie plus cinéaste lors du processus de création. Si la photographie restait le médium d’expression, tout le projet a été pensé et construit comme un film. Il a d’ailleurs été produit avec toute une équipe. L’unique différence ? Je laissais mes personnages jouer leurs scènes face à mon appareil photo et non ma caméra. J’avais en amont une idée précise des instants figés que j’allais photographier. Ceux qui auraient le plus de pouvoir évocateur pour porter l’histoire.

Pourquoi avoir eu recours au roman-photo ?

J’avais envie d’explorer ce format depuis très longtemps. Celui-ci a été un peu laissé à l’abandon depuis les années 1970, et a souvent été critiqué pour son côté trop littéral et kitch. Mais je trouve qu’il existe tout un langage à explorer à travers lui. C’est un format extrêmement protéiforme, qui m’a donné envie de créer en parallèle un ciné-roman – c’est-à-dire monter les images entre elles, comme un film, sauf que ce sont des photographies. L’association des deux me questionnait depuis un moment…

Pourquoi ne pas avoir ancré ce récit dans une mise en scène plus contemporaine ?

La mise en scène devient justement contemporaine grâce à la façon dont j’ai pensé le film. J’ai voulu m’éloigner des mises en scène de romans-photos ultra codifiées, accompagnées de bulles pour lire les dialogues et de postures clichées pour me diriger vers quelque chose de plus vivant. L’idée était que l’on ressente mes images comme des photogrammes d’une bobine de film. Comme des arrêts sur images, des captures d’écran d’un vrai film. Le contemporain s’installe donc avec le mouvement, les surimpressions, les champs contre champs classiques du cinéma, le rythme du montage, et surtout la musique, originale et composée par Nicolas Motte, qui ne travaille qu’avec des machines analogiques. Celle-ci a grandement participé à la création de l’atmosphère du film.

De qui t’es-tu entourée pour réaliser Obsessio ?

J’ai pensé la scénographie avec deux décorateurs qui ont travaillé en tandem. L’un d’eux est mon frère, Adrien Ernandez, chef décorateur qui vient du monde de la science-fiction et qui a donc un univers fantastique marqué. Il m’a également beaucoup aidé sur la structure du scénario, grâce à son expérience en cinéma. La seconde est Fabienne Baradat, dont j’admire beaucoup la sensibilité et l’univers esthétique, qui se rapproche de celui de Cocteau, ou le baroque prend forme dans l’épure.

Quelle était ta vision ?

Je voulais briser le réalisme des décors pour proposer un environnement où le spectateur ne peut plus contextualiser ce qu’il voit. L’idée était de créer un univers aux aspects classiques et romantiques, garnis de détails fantastiques, modernes et peu identifiables. La scène du lit, par exemple, allie la pureté du personnage avec ces voiles éthérés avec les draps noués et tordus à la manière d’un lit de serpent venimeux qui nous font entrer dans la tourmente des sentiments, dans la perdition de ce personnage masculin. Les costumes et l’ensemble maquillage-coiffure, créés respectivement par Clara Grelié et Aiko Sato, ont aussi participé à la modernité du film.

Tes personnages sont inspirés par des archétypes. Pourquoi ?

Ce qui m’importait c’était de montrer ces archétypes, mais aussi ces personnages vulnérables, ces corps, ces visages en proie à des luttes psychologiques universelles. Dans un univers théâtralisé et mythologique, mettant en lumière les archétypes humains – la femme fatale, la femme sorcière, et l’homme moderne, rationnel, impassible face à la profondeur de ses sentiments. J’ai donc imaginé ces personnages qui, comme les divinités antiques, passent d’une enveloppe corporelle à une autre. Ils errent sous le soleil obscur, se rencontrent, fusionnent, se dédoublent, et la maison magique qui les surplombe en haut de la montagne devient le lieu symbolique de leurs métamorphoses.

Quels autres thèmes abordes-tu à travers ce conte visuel ?

J’ai voulu explorer le dédoublement de personnalité, la perte de conscience de ce qui est réel ou non, les fantasmes dans lesquels on s’enferme… Plus globalement, à travers ce ciné-roman je veux évoquer un glissement, en partant d’une esthétique très codifiée jusqu’à un univers où de nombreux codes deviennent floutés.

En quoi le noir et blanc nourrit-il ton récit ?

Je voulais que la lumière le dramatise, qu’elle soit un outil narratif. J’avais en tête des références précises, et nous avons travaillé, avec Quentin Chamard-Bois – mon chef opérateur et régisseur lumière – à une atmosphère de film noir. Le noir et blanc permet également de souligner des expressions marquées, puissantes qui accentuent les émotions des personnages. Dans un film court et sans paroles, il est primordial que les expressions et sentiments soient lisibles dès la première lecture de l’image.

Mais l’accrochage présenté à Circulation(s) est un extrait d’un projet plus long. Je termine actuellement une autre version, contenant de nouvelles scènes nous enracinant plus fortement dans le récit. Une immersion plus totale dans l’histoire des personnages et leurs tourments. Celle-ci comporte notamment une scène de banquet surréaliste dans la maison magique… Et elle est en couleur !

© Louise Ernandez