Adepte du photogramme, des techniques d’impression anciennes et de l’abstraction, Nadezda Nikolova-Kratzer capture, dans Elemental forms : Landscapes, un paysage envoûtant aux frontières de l’onirisme. Une œuvre contemplative, explorant la place du médium photographique, sa relation avec les autres formes d’art, comme les enjeux environnementaux auxquels la société contemporaine doit faire face. Entretien.

Fisheye : Qui es-tu ?

Nadezda Nikolova-Kratzer : Née en ex-Yougoslavie, je suis une artiste installée dans la baie de San Francisco. Mon médium de prédilection est la photographie sans appareil photo – j’utilise le procédé historique de la plaque humide au collodion. Mon travail s’articule autour de la physicalité du photogramme, ce qu’il exprime, ainsi que ma connexion au monde naturel.

Qu’est-ce qui t’as donné envie de pratiquer la photographie ?

D’abord peintre, je me suis intéressée à la photographie au fil du temps. Je me souviens que ma première photo, pensée à l’origine comme un souvenir, pour documenter mon séjour en terre étrangère, m’avait semblé être plus qu’un simple « enregistrement ». L’équilibre de la composition sublimait l’image, et m’intriguait. Puis ma passion s’est intensifiée lorsque j’ai découvert le collodion humide.

Comment conçois-tu tes œuvres ?

Mon travail est nourri par les paysages qui entourent mon chez-moi : la forêt de séquoias qui surplombe la baie de San Francisco, les côtes californiennes… Je traduis ensuite ces expériences sensorielles en croquis, qui m’aident à imaginer mes compositions, les échelles de mes images, si elles fonctionnent mieux seules ou à plusieurs, quels effets et filtres appliquer, etc.

Vient ensuite l’impression…

Oui, les images-objets sont réellement créées dans la chambre noire. Je réalise des photographies sans appareil et j’imprime mes compositions sur du métal, en utilisant du papier découpé ou déchiré, de la chimie au collodion humide, de l’aluminium gravé, de la lumière, des pinceaux et parfois du verre. J’aime particulièrement la dimension immédiate de ce processus. L’œuvre est réalisée sans transparence, sans agrandisseur. Chaque pièce est composée de multiples expositions, et je construis les éléments petit à petit, en exposant de manière sélective l’émulsion au collodion.

Que t’apporte cette technique ?

Un aspect important de mon processus est d’explorer la fluidité du collodion humide pour produire des effets, des gestes qui ajoutent une certaine profondeur, une nuance ou même une dimension émotionnelle à mes compositions. J’utilise des sprays, des brosses ou tout simplement la gravité pour faire bouger la solution sur la plaque, je place du papier flottant sur l’émulsion avec des mouvements rapides pour disperser la lumière, etc. Ce « hasard contrôlé » est une véritable performance, qui touche ma curiosité naturelle !

Quelle est l’origine de ton projet Elemental forms : Landscapes ?

Cette série est née de ma relation au territoire. C’est une réponse esthétique à ses conditions géologiques, atmosphériques et lumineuses. Je conçois des compositions fictives et abstraites qui illustrent ce que je ressens au cœur de ces paysages. Une manière d’illustrer leurs qualités physiques comme ineffables : leur mystère, leur empreinte énergétique, mais aussi mon admiration pour eux.

Cette série a également inspiré un autre projet : Landscapes Rearticulated, dans lequel je déconstruis le paysage pour ne garder que des formes organiques, tout en questionnant sa perception : car la manière dont il est imaginé peut le transformer.

Tu entames également une réflexion sur le rôle du médium photographique…

Depuis sa naissance, le médium photographique s’est ouvert à de nombreuses inventions et approches. Si certaines méthodes ont disparu, d’autres reviennent à la vie, sont recontextualisées, adaptées, réinventées. Elles repoussent continuellement les frontières de ce qu’est une photographie, et de sa place dans l’art visuel. Historiquement, le photogramme a été un terrain d’expérimentation pour de nombreux artistes – László Moholy-Nagy, Man Ray, Lotte Jacobi, etc. – j’emploie le médium à cette même fin.

Comment le fais-tu dialoguer avec les arts ?

L’approche gestuelle et les qualités esthétiques de mes projets évoquent la peinture. La définition des images et leur caractère singulier renvoient à l’art graphique. Les panneaux en aluminium qui soutiennent l’émulsion, surtout lorsqu’ils sont utilisés dans des diptyques et des arrangements à plusieurs panneaux, créant ainsi un jeu d’équilibre, confèrent à l’œuvre une certaine qualité sculpturale.

Et avec l’histoire ?

Mes paysages abstraits évoquent l’histoire complexe de la conservation photographique, tout en adaptant le processus au support du photogramme – qui n’était pas son application traditionnelle. Historiquement, le procédé de collodion à plaque humide était utilisé pour créer des positifs dans l’appareil photo (tintypes et ambrotypes) ainsi que des négatifs pour réaliser des tirages (par exemple, au sel, ou à l’albumine) de personnes et de terres.

Si les premiers clichés de paysages étaient pris à des fins économiques, ils ont également joué un rôle important dans l’évolution de la vision du paysage : de l’utilitaire au précieux. Je pense notamment aux plaques gigantesques de la vallée de Yosemite par Carleton Watkins, qui ont conduit à la création des parcs nationaux.

Les enjeux environnementaux ont-ils influencé ta pratique ?

J’ai étudié l’écologie et les enjeux environnementaux liés à l’ère anthropocène : ceux-ci influencent bien sûr mon travail. Je ne souhaite pas romancer le paysage, mais plutôt le représenter dans son ensemble, donc en incluant la trace humaine (les cargos, les incendies, la pollution…) tout comme la solastalgie (une forme de détresse psychique ou existentielle causée par les changements environnementaux, NDLR).

Cependant, mon travail n’est pas littéral ! Il est plus proche de la poésie que de la retranscription photographique. Il entend représenter un sentiment, une possibilité, une suggestion que le regardeur est libre d’interpréter selon ses propres références.

Pourquoi avoir privilégié cette approche abstraite ?

Ce langage me permet d’explorer un tel sujet sans m’encombrer de la qualité de transcription de l’appareil photo. Si le titre de la série suscite des attentes, une envie de représentation littérale, mon travail est construit de manière à explorer des concepts plus profonds, des idées universelles, archétypales, primordiales.

Sur quelle vision de la beauté t’appuies-tu  ?

Je suis influencée par le poète John Keats, qui voit la beauté comme une Vérité (avec un V majuscule) : cela résonne en moi. Cette idée que la beauté est plus grande que son apparence – car le beau n’est pas nécessairement joli – et qu’elle regroupe les qualités de la permanence : l’atemporalité, l’essence, la fabrique d’où naissent toutes les formes matérielles et immatérielles. La beauté est aussi pour moi l’équilibre des compositions. Mon travail doit fonctionner de manière esthétique, sinon il est mis de côté.

Quelles autres thématiques explores-tu ?

J’explore, de manière indirecte, la connexion que l’on développe avec la nature, qui invite à une réflexion profonde sur l’identité, la réalité.

Le paysage naturel est défini par les cycles, les flux, l’impermanence. Pourtant, puisqu’on ne peut pas détruire une énergie, il demeure permanent. Cette Vérité (comme celle de Keats) peut être liée au concept d’immanence ou à l’idée que la présence spirituelle imprègne la matière, ce qui la rend sacrée – et cela inclut les panoramas somptueux, comme les détails qui nous mettent mal à l’aise et nous font détourner le regard. Réconcilier ces deux dimensions par la spiritualité et la pensée ésotérique m’aide à garder espoir, à m’élever et à guérir. Et ces notions alimentent indirectement mon travail.

Qu’est-ce qui t’inspire ?

Ancrée dans mon rapport à la nature, mon œuvre est inspirée par la littérature, la poésie, la musique… J’adore Paul Cézanne, c’est ma source d’inspiration initiale. Je suis également attirée par l’abstraction et les créations contemplatives : Hilma af Klint, Mark Rothko, Helen Frankenthaler, Agnes Martin, Joan Mitchell… Les peintures contemporaines aborigènes d’Australie, les toiles tantriques du Rajasthan, etc.

© Nadezda Nikolova-Kratzer