Avec Mers et Rivières, Andreas Müller-Pohle dresse un état des lieux des grands courts d’eau de la planète. À travers trois séries exposées jusqu’au 26 janvier au Pavillon Populaire de Montpellier et un catalogue, paru aux éditions Hazan, le photographe allemand livre un témoignage original emprunt d’urgence et d’écologie.

Fisheye : Quelles étaient vos intentions lorsque vous avez lancé le projet Danube River en 2005 ?

Andreas Müller-Pohle : J’avais deux objectifs : créer un portrait de la rivière au niveau de l’eau et documenter sa qualité aux différents points de prises de vue. J’ai imaginé composer des doubles représentations, la partie supérieure devait montrer le paysage et la partie inférieure, l’eau : un monde plus inaccessible. Pour chaque image, les valeurs chimiques sont précisées. Donc, d’une certaine manière, l’intention était de concevoir un « atlas pictural » et un « hémogramme » (analyse du sang, NDLR) du Danube. J’avais pensé à plusieurs fleuves – l’Amazone, le Nil – avant de choisir celui-ci. Le Danube était finalement le plus proche de moi. Et puis les piranhas et les crocodiles, ce n’est pas mon truc. S’il est un grand flot vraiment européen, c’est bien le Danube. Il traverse dix pays et en dit plus sur l’histoire de notre continent que n’importe quelle autre rivière. Soit dit en passant, le projet n’était pas seulement photographique – il comprend une vidéo et du son également. À Sulina (Roumanie), là où le Danube se jette dans la mer Noire, j’ai capté les bruits de la rivière avec un micro sous-marin. Ces enregistrements sont disponibles sur waterimages.net.

Dans votre carrière, vous vous êtes souvent interrogé sur l’utilisation du médium photographique. Quel est le lien entre Mers et Rivières et vos projets antérieurs ?

Tout d’abord, je ne me suis jamais préoccupé d’un style particulier ou d’un fil conducteur dans mon travail. Au contraire, je ne crois pas beaucoup à « l’idée artistique unique » qui voudrait que l’on consacre sa vie à des variations d’une même chose, même si c’est ce que recherche le marché. Je trouve qu’il est beaucoup plus intéressant d’utiliser la liberté dont on jouit en tant qu’artiste : il faut écouter sa curiosité.

Mes œuvres semblent donc assez disparates à première vue. Mais de façon subliminale, elles ont des points communs, des connexions. D’une part, je m’intéresse en effet aux questions concernant le médium lui-même, une sorte de recherche fondamentale, d’analyse structurelle. C’est le cas dans Digital Scores que j’ai réalisé en 1995. Puis il y a la recherche de nouvelles images, saisissantes, capables de vous toucher, sans en connaître ni le concept ni le contexte. Mers et Rivières relève de cette catégorie. Les séquences que le projet comporte dévoilent l’insolite, des vues surprenantes sur des paysages familiers.

Elles jouent également avec ces paramètres photographiques essentiels que sont le hasard et la perspective. J’ai jonglé avec le premier notamment avec Transformance (1979), dans lequel j’ai pris 10 000 clichés « à l’aveugle » et à main levée – à l’instar de l’écriture automatique. Suite à quoi, j’ai sélectionné ceux qui montraient une certaine  « forme » qui ne serait pas dans les normes du 8e art. Le hasard a un rôle central dans les images de Mers et Rivières et encore plus dans les deux vidéos Coasting 1 et Coasting 2. Dès que je plonge la caméra, les vagues prennent le dessus. Je peux déterminer le niveau et le cadre, mais les formes exactes de l’eau en mouvement ne peuvent pas être prédites.

La perspective est un autre élément important de mes photos. Qu’il s’agisse de la nôtre, ou de celle d’un drone, d’un oiseau, d’une grenouille, etc. Le point de vue guide la façon dont nous allons percevoir et interpréter le monde. Dans le cas des images d’eau, je me suis mis à la place d’un poisson ou, plus précisément, celle d’un amphibien à quatre yeux, c’est-à-dire une espèce qui peut voir au-dessous et au-dessus de la surface. D’une certaine manière, un tel poisson démontrerait biologiquement ce que j’imite avec l’appareil photo.

Qu’est-ce qui distingue ces trois « cycles de l’eau » les uns des autres ?

Pour le projet sur le Danube, j’ai suivi le fleuve plus ou moins depuis sa source, en Forêt-Noire, jusqu’à son embouchure, dans la mer Noire. Je ne me suis rendu à chaque endroit qu’une fois, en divisant mes excursions en quatre voyages sur le terrain. Concernant le projet Hong Kong Waters, je n’avais pas affaire à une seule eau, mais à de nombreux plans d’eau répartis sur une immense zone urbaine. On y trouve la mer, des rivières, des canaux, des chutes et des réservoirs que j’ai sillonnés et visités sur plusieurs périodes, à différents moments de l’année et dans diverses conditions météorologiques. Le projet sur la rivière était donc linéaire, et celui sur la ville, plus circulaire. C’est en quelque sorte aussi une métaphore des pensées occidentale et asiatique. Enfin, alors que Kaunas (Lituanie) appartient au deuxième type d’environnement, il y coulent deux rivières qui traversent l’agglomération. Il s’agit d’un plus petit projet, réalisé au cours d’une résidence d’artiste et est un complément aux précédents plus conséquents.

Comment avez-vous produit ces images ? Quelles ont été les difficultés ?

La méthode, en termes simples, consiste à relâcher la caméra à moitié au-dessus et à moitié sous l’eau. Elle est appelée « technique à deux niveaux » ou split-shot. C’est un procédé assez populaire dans la communauté de la plongée. Au démarrage du projet, j’ai pris conseil auprès d’un expert en photo sous-marine – à quoi faire attention, quel type de caisson étanche utiliser, quel objectif adapté… La plupart des clichés du Danube ont été pris depuis le rivage, et de nombreuses photos de Hong Kong l’ont été depuis un bateau, pour capturer vers la terre.Il ne s’agit pas vraiment d’une difficulté, mais plutôt d’une particularité : on ne peut pas vraiment savoir à quoi l’image ressemblera. Plus l’eau s’agitait, plus la surprise était grande. Mais finalement, j’ai considéré cela comme un avantage – c’est le merveilleux pouvoir créateur du hasard.

Que pouvez-vous nous dire sur l’état de nos rivières et de nos côtes ?

Mers et Rivières n’est pas un simple travail sur les berges et les plages. Il porte plus sur le renouveau des cours d’eau et la stabilisation des côtes du Danube. Au cours des siècles, la dégradation des berges a causé certains  problèmes, notamment des risques d’inondations importantes. De nombreux projets de retour à la nature ont donc été lancés dans le but de restaurer une meilleure écologie de la rivière. Par ailleurs, j’ai particulièrement aimé parcours les paysages près de la rivière Kaunas : vous pouvez trouver des endroits vierges et intactes dès que vous sortez du centre-ville. Pour ce qui est de l’eau elle-même, comme je l’ai mentionné, j’ai fait des prélèvements que j’ai envoyés en laboratoire pour analyses. Les résultats ont permis de déterminer les proportions de pesticides, de mercure ou de plomb, ce qui offre un aperçu de la qualité de l’eau.

Bien sûr, ces données sont toujours un instantané, mais j’ai été surpris de voir mon hypothèse de départ contredite. Je pensais que le Danube, près de sa source en Allemagne, était en grande partie propre et en aval de plus en plus dégradé. Cependant, il s’est avéré que les plus forts taux de nitrate et de potassium se trouvaient à Donauwörth, à moins de 350 kilomètres de la source. Quant au mercure, c’est à Vienne qu’il bas des records. En revanche, en Bulgarie et en Roumanie, la pollution était généralement moins présente. Cela peut s’expliquer par un accès limité aux produits chimiques pour les agriculteurs, en partie à cause des prix, mais aussi par le rôle des affluents qui pourraient agir comme diluants.

Dans vos photos, l’eau ressemble presque à un être vivant…

L’eau est un thème intemporel et omniprésent dans l’art, mais il est aussi ancré dans l’actualité. Nombre des enjeux contemporains s’y retrouvent – politiques, géopolitiques (par exemple, la guerre de l’eau entre l’Irak et la Turquie), économiques (la privatisation de cette ressource par des grandes sociétés telles Nestlé) ou écologiques (l’élévation du niveau de la mer).

Ces problèmes peuvent nourrir un engagement artistique lié à l’eau, comme dans Hong Kong Waters, où la caméra se positionne dans ce que j’ai appelé « la perspective des images noyées ». Mais l’eau est aussi un matériau extrêmement productif en terme purement esthétique. Selon sa composition, elle revêt une infinie richesse de formes, que la photographie peut capter et fixer à sa manière. Et lorsque l’eau commence à bouger, à former des vagues ou des embruns, elle peut en effet créer ce mélange particulier d’indiscipline et de force que nous pouvons effectivement associer à un être vivant.

La COP26 vient de s’achever. Que pensez-vous de son issue ? Quels sont les enjeux du futur et comment la photographie doit-elle s’adapter à ces défis ?

J’ai suivi la COP26 et j’y vois quelques réussites. Par exemple, l’engagement envers l’élimination progressive des énergies fossiles. Mais il manque toujours des mesures contraignantes, des contrôles et des sanctions. Le rythme est beaucoup trop lent pour atteindre l’objectif de limitation du réchauffement à 1,5°.

Que peut faire la photographie face au changement climatique provoqué par l’homme ? Elle peut témoigner. Aujourd’hui, le monde fonctionne selon les lois de l’image : ce qui n’est pas visible n’existe pas. Si les images sont manquantes, la science a du mal à convaincre. Mais l’art peut, au sens platonicien, servir d’intermédiaire entre la science et le politique. Et ce rôle me paraît de nos jours plus que jamais nécessaire, compte tenu de l’état de la planète.

Quels sont vos projets à venir ?

Le sujet de l’eau continue de me passionner. Au retour de mon exposition à Montpellier j’ai tourné deux vidéos sur la Côte d’Azur et sur le lac de Côme. Je réfléchis à une série sur les lacs. Ensuite, je termine un livre avec le photographe Jhoane Baterna-Pateña autour d’un verger de pommiers situé dans le Tyrol du Sud. Il s’agit d’un champ d’arbres étrangement amputés que nous avons découvert par hasard lors de notre dernier séjour là-bas.

Mais ce que j’ai le plus en tête, depuis longtemps, concerne la circulation humaine à travers le monde – un carrefour à Hanoï, des flux piétonniers à Hong Kong, ou bien la ligne de chemin de fer de Mae Klong, en Thaïlande, où le train roule au milieu d’un marché plusieurs fois par jour. Il ne s’agit pas vraiment d’un projet unique mais plutôt d’un cycle d’enquêtes autour d’un phénomène de circulation spécifique, pour lequel j’utilise davantage la vidéo que la photographie. Ce projet a pour titre Studies on Traffic. 

Mers et Rivières, éditions Hazan, 24.95€, 144p.

© Andreas Müller-Pohle