Premier évènement dédié à la création en réalité augmentée, le Palais augmenté investit le tout nouveau Grand Palais éphémère, les 19 et 20 juin 2021, à Paris. Pour l’occasion, focus sur Mélanie Courtinat et sa nouvelle création : Des empreintes sur la grève, qui a reçu le soutien d’Orange et de son réseau 5G. Propos recueillis par Victoire Thevenin. Cet article est à retrouver dans notre dernier numéro.

Fisheye : Quand avez-vous commencé à explorer la réalité augmentée ?

Mélanie Courtinat : J’ai commencé à l’expérimenter en 2016 aux côtés des artistes Salomé Chatriot et Iseult Perrault au sein du projet collaboratif After Eden, qu’on a eu l’occasion d’exposer quelques années plus tard au FIESP de São Paulo. L’utilisation de la réalité augmentée permettait d’ajouter comme une nouvelle couche de lecture à une série de peintures immenses représentant des jardins.

Quelle est la place de ce médium dans votre pratique artistique ?

La réalité augmentée est à mes yeux, et au même titre que la réalité virtuelle, un outil qui me permet de proposer des expériences immersives. C’est un médium que j’affectionne, et je suis enthousiaste à l’idée de la voir progressivement se démocratiser, notamment grâce au jeu Pokémon GO, et surtout à Instagram.

Comment utilisez-vous la réalité augmentée dans votre nouvelle œuvre Des empreintes sur la grève ?

Des empreintes sur la grève a la particularité d’utiliser la réalité augmentée d’une manière encore peu démocratisée. Au-delà d’ajouter du texte, des vidéos ou de la 3D par-dessus les images captées par un smartphone, l’œuvre se base techniquement sur des capteurs permettant de faire de la volumétrie, c’est-à-dire qu’en plus de se fonder sur les informations que renvoie une caméra classique (couleurs, lumières…), on aura aussi accès à la notion de profondeur. Une donnée qui permet de véritablement réinterpréter les volumes, et en l’occurrence les silhouettes, les corps, l’architecture du lieu, et les faire communiquer.

Vers quoi la réalité augmentée s’oriente-t-elle ?

À mes yeux la réalité augmentée va, au côté de la réalité virtuelle, converger vers une réalité mixte.

Votre œuvre fait référence à la notion de ghost (« fantôme ») de jeux vidéo. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Les ghosts dans les jeux de course sont des voitures fantômes qui reproduisent le meilleur temps qu’un joueur a pu effectuer sur un circuit. Elles sont transparentes et immatérielles – un joueur ne peut pas s’y cogner –, elles permettent à ce dernier de se challenger à sa meilleure performance, dans le but de la dépasser.

Pourquoi choisir de traiter de ce mécanisme de gameplay ?

Je me suis souvenue d’une histoire lue en ligne, probablement un mythe urbain, mais qui m’a touchée. C’était le témoignage d’un joueur de Mario Kart qui avait l’habitude de jouer avec son père, de faire la course contre lui, ou chacun à leur tour en essayant de faire le meilleur temps. Après la mort de son père, le joueur racontait qu’il aimait bien refaire un circuit, parce que ça lui permettait de revoir le ghost de son père devant lui, en faisant bien attention de ne pas le dépasser pour garder sa trace.

Des empreintes sur la grève est une œuvre collective. Comment la réalité augmentée permet-elle de mieux se relier aux autres ?

J’ai donné précédemment deux exemples d’utilisation de la réalité augmentée à grande échelle par le public. Concernant Pokémon GO, je trouve que ça permet de créer des liens au sein du jeu, mais également dans la « vraie vie » lorsque les joueurs se retrouvent par exemple devant une arène, ou lors de l’apparition localisée d’un Pokémon rare. En ce qui concerne Instagram, c’est plus compliqué. On peut parfaitement défendre l’inverse : les filtres en réalité augmentée disponibles sur l’application sont souvent tournés vers l’utilisateur et renvoient une image de soi retouchée, déformée. Pourtant, être en mesure de partager avec les autres la projection de celui qu’on aimerait être, ça peut effectivement permettre de « mieux se relier aux autres ».

Quelles relations entre réel et virtuel vous animent ?

Je m’intéresse particulièrement aux frontières entre les deux espaces et à la manière dont on passe de l’un à l’autre, parfois en cherchant à les faire disparaitre, d’autres fois en les soulignant.

Les visiteurs laissent des traces de leur passage dans l’espace du Grand Palais éphémère, est-ce que cela interroge la notion de data et de surveillance ?

C’est difficile de proposer aujourd’hui une œuvre qui rend visible notre passage digital en omettant de mentionner ces notions. Je crois que les gens sont de plus en plus conscients que leurs activités en ligne ne sont pas anonymes, qu’ils sont perpétuellement traqués, surveillés et analysés. Au-delà du fait de réaliser que les publicités sont de plus en plus ciblées, je trouve qu’on va même plus loin en commençant à réfléchir aux traces concrètes que notre passage virtuel laisse dans le monde réel. On parle de plus en plus de l’impact écologique de nos échanges en ligne, ou de l’architecture générée par nos données dans le réel : data center, etc.

 

Des empreintes sur la grève sera présentée, en première mondiale, le 19 et 20 juin 2021 au Palais Augmenté. Pour réserver ses places, c’est totalement gratuit ! Il suffit de cliquer ici.

Des empreintes sur la grève (intentions visuelles), 2021 © Mélanie Courtinat