Dans Reviens demain, un projet débuté fin 2016, Manon Gardelle revient sur son avortement, et son impact sur son couple. Mêlant introspection, dialogues intimes avec son partenaire, et témoignages d’autres femmes, croisant photographie documentaire, images scientifiques et mises en scène fantastiques, elle tisse un récit complexe, à l’image de ce sujet tabou et pourtant universel. Une belle manière de revendiquer ses droits dans une société qui tend à les supprimer.

Fisheye : Reviens demain est une série au long cours. Peux-tu revenir sur sa genèse ?

Manon Gardelle : Cette série a commencé à des fins cathartiques. Après l’intervention, en décembre 2016, j’ai ressenti un besoin de retranscrire en images les émotions ressenties durant l’événement. Je ne recherchais alors rien d’autre que cette retranscription. Travaillant déjà avec la photographie, il était inévitable que je m’exprime grâce à cet outil.

Comment a-t-elle ensuite évolué ?

J’ai eu envie de parler à des proches, à ma famille, pour leur exprimer à quel point j’avais été impactée. Au départ, il m’était inenvisageable de le faire, par peur du jugement. J’ai réalisé à cette époque une quinzaine d’images. Mon objectif était de parler de ce sujet, et non seulement de moi. J’ai une forme d’intolérance à toutes formes d’injustices et de non-droits. Durant ce processus, j’ai pris pleinement conscience de ma chance d’habiter en France.

Par la suite, j’ai mis ce projet de côté, car je n’arrivais à créer qu’à travers le prisme de la culpabilité. Entre 2017 et 2019, j’ai essayé à de nombreuses reprises de m’y remettre. J’ai écouté et lu de nombreux témoignages qui ont nourri ma haine des abus, des bavures médicales, des publicités pro-vie… J’ai également remarqué que les manifestants sont souvent jeunes – à peine majeurs, voire mineurs pour certains – et j’ai arrêté à nouveau. En juillet 2021, j’ai tout redémarré. J’ai laissé mes anciennes images dans un coin de disque dur, et, petit à petit, j’y ai intégré Vincent.

Tu expliques que la photographe Margot Wallard t’a beaucoup aidée. Comment vous êtes-vous rencontrées ?

J’ai eu la chance de tomber sur Margot sur Internet, en cherchant un accompagnement pour m’aider dans l’écriture de cette série. Elle m’a guidée durant six mois avec une grande bienveillance. Elle m’a aidée à prendre du recul, à modérer mes émotions pour qu’elles soient plus faciles à entendre et à lire. Elle m’a aussi fait connaître le lâcher-prise dans la création. Moi qui ne laissais rien au hasard, j’ai pu me permettre d’explorer des types d’écritures différents. Elle m’a prise par la main, m’a fait grandir, je lui en suis profondément reconnaissante.

Pourquoi avoir gardé ces multiples écritures ?

Je suis passée par différentes étapes dans la création de Reviens demain, et ma vision des choses a évolué au fil du temps. Je me suis laissée aller sans me contraindre à une forme visuelle particulière. J’ai voulu valoriser le fond à la forme. Si je ne cherchais aucune cohérence visuelle, j’ai cependant toujours voulu intégrer des images documentaires, comme la plaquette de pilules, ainsi que le test de grossesse d’origine ou encore l’échographie. Je souhaitais ancrer le réel, avoir un équilibre avec les clichés qui sont plus mis en scène, plus oniriques. Les faits face aux métaphores, en quelque sorte. Peut-être aussi, inconsciemment, pour garder des preuves. Mes photos se contestent et se répondent entre elles, pour avoir en main tous les éléments.

Peux-tu nous raconter ton histoire ?

Elle n’est pas plus intéressante qu’une autre. S’il s’agit d’un travail très intime, je pense qu’il ne faut pas le voir comme notre témoignage individuel, mais aussi comme celui d’un couple, celui de deux personnes à part entière, comme il en existe plein. L’avortement est un choix très répandu, nous ne sommes pas les seul·es à être passé·es par là. L’intérêt de ce travail est de parler de ce choix souvent tabou.

Cependant, pour nous cette épreuve a été forte en émotions négatives : j’ai fait un test de grossesse suite à des douleurs aux seins inhabituelles. J’ai prévenu Vincent avant, et nous avons lu le résultat positif ensemble. J’ai contacté ma gynécologue afin d’être encadrée médicalement. Elle m’a vue en urgence, et nous avons mis en place une procédure d’avortement.

Comment celui-ci s’est-il passé ?

La grossesse étant trop avancée, l’avortement n’a pas pu être médicamenteux, mais chirurgical. À l’époque, l’État français imposait un délai de sept jours de réflexion entre la mise en place médicale et administrative d’un avortement et l’opération. Cette semaine nous a plongé·es dans une perception de la réalité complètement biaisée. Nous étions dans un état vaporeux presque dépressif, mais – paradoxalement – très pragmatique. J’étais sans cesse ramenée à la réalité avec la manifestation de changements physiques connus, comme des douleurs dans les seins, des vomissements… Nous étions au chômage, ce qui nous permettait d’avoir toute notre attention disponible pour ressentir cette lourde attente. Nous ne souhaitions plus voir personne, sauf en cas de nécessité médicale. C’était comme un moment de pause dans notre vie.

La série résonne particulièrement aujourd’hui, suite à l’annulation de l’arrêt Roe vs Wade aux États-Unis…

Oui, je suis à la fois en colère, triste et blasée par cette situation. C’est complètement absurde, dramatique, presque risible qu’un pays comme les États-Unis puisse autant régresser. Je trouve cela déplorable. C’est un choix tellement intime, de couple, ou que l’on doit faire seules. Il n’y a aucune raison pour qu’un tiers s’en mêle. Il est temps de changer les mœurs, d’ouvrir les yeux face à ce qui nous attend. Comment ne pas penser à Simone de Beauvoir ? « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devez rester vigilantes, votre vie durant. » Au fond, cette décision ne nous empêchera pas d’avorter, seulement d’augmenter les risques que l’intervention soit dangereuse pour la vie des femmes.

Tes images allient métaphore et réalisme, quel était ton processus de création ?

J’ai, dans un premier temps, beaucoup écrit. J’emporte toujours avec moi un carnet de notes noir qui ne sert qu’à explorer des idées photographiques. J’ai mis en place un rituel d’écriture hebdomadaire en terrasse des cafés bordelais : prises de notes frénétiques, sans but, axées sur mon expérience personnelle. Puis j’ai cherché des prises de parole, des articles, des vidéos, pour écouter les autres.

J’en ai parlé autour de moi. Lorsqu’on me demandait ce que je faisais dans la vie, je répondais que j’étais photographe et que je travaillais sur une série autour de l’IVG. Si les réactions étaient souvent anecdotiques, lorsque je précisais qu’il s’agissait d’un témoignage, les femmes partageaient à leur tour leurs expériences avec une facilité et une générosité qui m’ont marquée. Comme si c’était l’occasion d’en parler sans être jugées.

Une certaine révolte m’a aussi donné envie de montrer du doigt les pro-vie ainsi que les conséquences liées aux interventions… Puis, finalement, j’ai voulu revenir à la source et parler de l’homme avec qui j’ai vécu cela.

Comment Vincent a-t-il réagi à Reviens demain ?

Il a été d’une grande aide tout au long de sa réalisation. Il était la première personne à voir les images, à me donner son avis. Il a su prendre du recul sur notre histoire, et me faire des retours objectifs. Il a su me canaliser pour que je ne me perde pas dans la narration. Voici ses mots : « Je me souviens lorsque tu m’as appris que tu étais enceinte, dans la chambre. J’étais là, à la porte. Et j’ai pris une brique sur la gueule à ce moment-là. J’ai tous les voyants qui se sont allumés en vert, en mode “tu vas être papa” ».

Peux-tu me parler des symboles présents dans tes images ?

Le corbeau, charognard, résonne avec la perte du fœtus. Il se présente comme un présage de mort. Lors de la prise de vue, il était en confrontation avec moi. Je ne peux m’empêcher de le voir, encore aujourd’hui, dans l’image : il était en désaccord. Mais, à travers le prisme de la culpabilité, cette image représente également un autoportrait : moi, animal primaire, voulant satisfaire un besoin égoïstement.

Les insectes représentent quant à eux le mal-être, et la résonance au sujet. Ils ont tous une symbolique : les coccinelles sont la « bête à Bon Dieu », le religieux. Les vers, l’illustration d’un corps qui pourrit, et de la peur de ne pouvoir retomber enceinte un jour – car on m’a diagnostiqué une endométriose. Ces animaux sont aussi l’allégorie d’un renouveau : une transformation presque positive d’un état de malaise vers un autre.

Une image te parle-t-elle particulièrement ?

Si je devais en choisir une, ce serait peut-être celle d’un portrait de Vincent en pose longue. Elle m’évoque beaucoup de choses : son état émotionnel à l’époque, mais aussi mes craintes face à ce qu’il aurait pu ressentir envers moi. Il me regarde, et ses yeux me questionnent, m’interrogent. Il y a une forme d’inquiétude vis-à-vis de moi.

Quelles thématiques se sont dégagées de ce travail ?

Dans ce travail, je parle de la relation de couple, du corps, en tant que procréatrice potentielle, mais aussi du corps qui vieillit, du poids de la société nous obligeant à être mamans, et cela le plus vite possible. Aujourd’hui, j’ai 31 ans et mon endométriose légère m’oblige à me poser des questions sur mon futur statut de mère ou non-mère. Je questionne aussi mon rapport à la religion, et son impact négatif sur moi. Enfin, j’explore le rapport au sexe biaisé, et sale.

Un dernier mot ?

Prenons soin de nos droits fragiles, et parlons.

© Manon Gardelle