Crise sanitaire oblige, la musique devient désormais une expérience virtuelle. Au sein de la capitale du désert du Kalahari, à Ghanzi, au Botswana, des festivaliers se retrouvent pour célébrer une passion commune : le metal. Entretien avec la photographe italienne Arianna Todisco qui a vécu parmi eux en 2019, à l’occasion de la dixième édition de l’Overthrust Winter Metal Festival.

Fisheye : Qui es-tu, peux-tu te présenter brièvement ?

Arianna Todisco : Je suis une photographe documentaire, née en 1995. En 2019, j’ai obtenu mon diplôme en Nouvelles Technologies de l’Art à l’Académie des Beaux-Arts de Brera, à Milan, en Italie. J’y ai rédigé une thèse sur les nouveaux langages communicatifs du reportage dans le domaine de l’art. J’ai participé à divers ateliers, expositions collectives et résidences artistiques. J’ai notamment exposé au Pavillon d’Art Contemporain de Milan dans le cadre d’un projet créé à la suite d’un workshop avec Armin Linke. J’ai aussi participé à une exposition collective organisée par l’agence Magnum Photo à la Fondation Carispezia, à La Spezia, en Italie. Je travaille actuellement au sein d’une agence d’arts visuels, je suis la directrice de la communication.

Pourquoi et comment es-tu devenue photographe ?

Je me souviens de mon premier appareil photo, un Polaroid 600 Barbie, un boîtier qui m’a déboussolée ! J’ai photographié les baisers échangés entre ma mère et mon père. C’est à ce moment que j’ai eu mon déclic : il me fallait capturer la beauté autour de moi. Pendant mes études universitaires, j’ai entrepris et affiné mes recherches photographiques, en me concentrant principalement sur les histoires socioculturelles de notre époque.

Et l’histoire amorcée avec le 8e art et loin d’être terminée…

Je ne sais plus ce que je ressens quand je me passe de la photographie. Mon boîtier fait partie de moi, à chaque instant, je pourchasse la beauté dans ce qui nous entoure, en multipliant les perspectives. La photographie est une obsession diagnostiquée par le nombre de clichés réalisés avec un fujifilm 100xV, une vraie perle.

Comment décrire ton processus de création ?

Je suis très curieuse. Avant de commencer un nouveau projet, j’étudie. Puis, je laisse aller mon instinct : je dois être libre et vivre pleinement dans le contexte dans lequel je me trouve.

Et dans ce cheminement, une muse guide tes pas…

Pendant le confinement, je me suis sentie perdue dans mon environnement familial et quotidien. Je n’arrivais plus à photographier avec mon esprit et je ne savais pas à qui parler de tout cela. Ludovica, ma sœur, a réussi à me comprendre et est devenue ma muse. Si je m’égare, je parviens à me retrouver dans sa façon de me regarder. Je suis d’ailleurs particulièrement attachée à un portrait de ma sœur, réalisé durant le confinement.

Ta série Community Hall traite d’un festival dédié à la musique métal, le Overthrust Winter Metal Festival. Comment as-tu eu l’idée de travailler sur ce sujet ?

J’ai réalisé ce reportage en mai 2019, à un moment où il y avait beaucoup d’agitations autour du Sea-Watch 3 (navire humanitaire de l’ONG allemande Sea-Watch participant au sauvetage des migrants en détresse). J’ai ressenti le besoin de développer un projet sur le continent africain qui amènerait à un point de vue différent de celui répandu en Italie, via les médias traditionnels.

J’ai décidé de documenter le dixième anniversaire du festival. S’il existe d’autres rendez-vous au Botswana ou au Kenya, le Overthrust Winter Metal Festival est le plus grand qui se tient en Afrique. J’ai découvert que le metal est un genre très populaire sur ce continent.

Comment décrire ce rassemblement, en quelques mots ?

Tout se passe dans le Community hall (centre communautaire), d’où le titre du projet : un grand hangar est mis à la disposition de la communauté pour organiser différentes activités – des cérémonies religieuses au cours de yoga. C’est un lieu de rencontre située au cœur de la ville.  Les enfants comme les personnes âgées investissent l’espace. Il y règne une atmosphère familière durant le festival. Tout le monde se connaît.

Si je devais souligner une spécificité liée au festival, je mentionnerais une forte intimité. Un sentiment que l’on peut créer dans d’autres festivals, mais ici, il existe déjà.

Pour la communauté locale, l’Overthrust Winter Metal Festival est bien plus qu’un festival, c’est une opportunité de revanche, un moyen de détruire de nombreux préjugés culturels. Une occasion d’offrir au reste du monde une narration non stéréotypée de l’Afrique.

Combien de temps es-tu restée sur place ?

J’ai passé cinq jours consécutifs avec eux – jour et nuit. Les membres de l’Overthrust Winter Metal Festival m’ont accueillie et accompagnée durant toute la durée de mon séjour. Nous sommes d’ailleurs restés de bons amis, nous échangeons souvent sur Facebook.

Qui sont ces amoureux de la musique ?

Ce sont des gens très simples, qui aiment le métal plus que tout. Certains sont musiciens et jouent dans un groupe. Ils mènent une double vie : le jour, ce sont de jeunes employés de l’administration publique, la nuit, ils se transforment en metalheads intemporels. Leur passion est si grande que tout le monde y adhère.

Un moment intense vécu sur place que tu souhaiterais partager ?

Un des principaux souvenirs est lié à la photo du smartphone brisé. Durant le festival, deux jeunes métalleux se sont disputés. Je n’ai jamais su la cause de ce conflit. Les voix se sont élevées et ils ont attiré l’attention. Il faut savoir que personne ne s’était jamais battu pendant le festival, la bagarre n’est pas dans leur culture. Alors au lieu de s’affronter, les deux hommes ont décidé de se tourner le dos. L’un des deux a déversé sa colère sur un téléphone portable.

Et peux-tu commenter cette image de l’enfant derrière le grillage ?

Le premier jour du festival a été entièrement consacré aux metalheads. Les enfants n’ont pas accès au festival avant le deuxième jour, afin de les préserver de toute forme d’excès. Les enfants assimilent les cow-boys metalleux à des superhéros.

Trois mots pour décrire cette expérience ?

Unanimité. Gentillesse. Pause.

Community Hall est un projet organisé par Maatrice et produit par Waamoz.

© Arianna Todisco