Deux théâtres, une patinoire, onze piscines, vingt restaurants…. La démesure fait office de règle de bonne conduite sur le Symphony of the Seas, le navire de croisière le plus gros du monde. Le photographe français Didier Bizet a passé une semaine sur ce géant de la mer et témoigne de ce rêve américain flottant. Entretien avec l’auteur de Make cruise (still) great again.

Fisheye : Comment te décrirais-tu, en quelques mots ?

Didier Bizet : Après un diplôme de l’école des beaux-arts et une licence d’histoire de l’art, mes convictions et espérances m’ont emmené à Prague, durant la Révolution de Velours (protestations suite à un mécontentement contre le Parti communiste). J’ai travaillé dans le marketing des marques occidentales sur les nouveaux marchés d’Europe Centrale. C’est en 2015 que je me suis consacré uniquement à la photographie. Je suis allé photographié les anciens pays du bloc soviétique, où la mélancolie est facile à capturer. La photographie est pour moi un vrai apprentissage. Elle me donne des réponses à mes propres questionnements sur les sociétés. Elle m’est nécessaire à ma propre expérience de vie. Le monde qui m’entoure évolue, se modernise, et me surprend. Je suis à la recherche de curiosités dans notre société moderne.

Quand et combien de temps as-tu vécu sur l’un de ces paquebots ?

En mars 2019, j’ai embarqué à bord du Symphony of the Seas (société Royal Caribbean) pour une semaine de croisière sur le plus grand paquebot du monde, avec 9000 personnes à bord. Je suis parti de Miami.

Quelle formule as-tu choisie ?

La formule classique : une cabine sans fenêtre, au 8ème étage.

Comment t’es venu l’idée de documenter un tel sujet ?

Le tourisme de masse m’intéresse particulièrement, il est devenu incontournable depuis 20 ans. Il est dangereux pour la planète. Ses dégâts sont considérables. Il lisse le voyage, dévaste les coutumes locales, et rend les plus riches encore plus riches – au détriment des plus pauvres. Un cerveau d’un touriste doit être disponible. Et la formule pour ce faire ? Divertissement et détente. Cela évoque une chaîne de télévision française, n’est-ce-pas ?

Comment se prépare-t-on à vivre dans le rêve américain ?

Chemise à fleur, short, tongues, et le boîtier dans la poche arrière !

Comment décrirais-tu ce plus gros paquebot au monde ?

C’est un immeuble monumental de 16 ponts avec 2 745 cabines, une tyrolienne de 24 mètres, deux murs d’escalade, deux simulateurs de surf, 11 piscines, 10 bains à remous dont 2 suspendus au-dessus de l’eau, 5 toboggans aquatiques, dont 2 toboggans de 30 mètres de long, 2 théâtres – pouvant accueillir jusqu’à 3000 places et dont un aquatique en extérieur, 2 spa, un casino, un parc naturel (Central Park), un minigolf, des terrains de sport – dont un de basket –  une patinoire, un carrousel, 20 restaurants, 35 bars, un Bionic Bar (bar 100% robotisé), une fosse aquatique d’une profondeur de 5,4 mètres pour plonger sans oublier un centre commercial et autres commerces. 2 394 membres d’équipage, 6 314 passagers, 362 mètres de long. Ce navire est constitué de 525 000 m2 de tôle d’acier, 5 000 km de fil électrique, et 90 000 m2 de moquette.

Quel est le profil des vacanciers ?

90% des vacanciers sont d’origine américaine, canadienne, et chinoise. On compte quelques européens. Ils ne sont pas forcément issus des catégories socio-professionnelles les plus favorisées. On retrouve la clientèle des clubs de vacances, très peu de célibataires, des couples sans enfants ainsi que des familles avec en moyenne deux enfants.

Que mangent-ils ?

Cinq restaurants sont inclus dans le forfait de base. Les quinze autres sont payants. Le restaurant principal et le plus fréquenté à bord du Symphony of the Seas est le Windjammer, qui sert plus de 5 000 petits-déjeuners, autant de déjeuners et jusqu’à 2 000 dîners. En tout, 65 000 plats servis chaque jour. Il existe plus de 20 gigantesques entrepôts, contenant entre autres des congélateurs et des réfrigérateurs dont la température est vérifiée toutes les six heures. Ce monument de la restauration est un endroit surprenant de trois étages. Le service y est impeccable et rapide. Le homard, le canard et le filet de bœuf sont les plus populaires, la pomme de terre est l’aliment le plus consommé : plus de 2267 kg par jour. Chaque croisière est dotée de plus de 300 tonnes de nourriture et de boissons. Au cours de chaque voyages de sept nuits, les clients mangent 4399 kg de poulet, 60 000 œufs, 6800 kg de bœuf, 2 100 queues de homard, une tonne de saumon, 2600 kg de bacon, et 2400 kg de frites. Plus de 40 variétés différentes de fruits et 80 sortes de légumes sont proposés, tandis que près de 3 200 part de pizza sont consommées chaque heure. Le restaurant spécialisé Hooked Seafood sert plus de 2 200 huîtres, tandis que les barmans préparent 124 cocktails de spécialité et vident 450 caisses de champagne. Il y a 161 types de bonbons servis au Sugar Beach.

Quel est le quotidien d’un photographe à bord ?

Mon objectif étant d’être au plus près des passagers et des attractions, il me fallait paraitre comme le touriste le plus crédible au monde. L’idée étant de circuler sur les 16 ponts du bateau du matin au soir en composant avec les programmes intenses et populeux de la journée.

As-tu été bien accueilli ?

Un accueil typiquement américain : professionnel, efficace comme dans la société américaine. Les croisières made in USA sont le reflet de la société de consommation. Le programme est riche et dense, la machine américaine de l’entertainment est parfaitement huilée, précise, et toujours à l’heure. Les décors aux façades faussement Hollywood et carton pâte font des 6300 touristes des vacanciers conquis. Voyage absurde pour certains, vacances de rêve pour d’autres.

Quelle a été ta plus grande surprise à bord ?

L’ American ship se veut être un mélange de shopping mall, de parcs aventure, et de faux Broadway avec une stratégie simple : les touristes contents dépenseront plus facilement. Le marketing de l’entertainment est présent sur la plupart des ponts du bateau, 7 jours sur 7.

Et la chose la plus dingue que tu aies vue ?

LA MER. Et oui, rares sont les cabines dans lesquelles on a la vue. Il est assez donc difficile de scruter l’horizon. Seuls les 3 derniers ponts donnent permettent de voir la mer. Invraisemblable pour un bateau, non ?

Peux-tu nous commenter ces deux images ?

Ce qui est le plus saisissant, c’est la « moutonnerie » organisée à chaque escale. Entre 4500 et 5500 passagers descendent du bateau en un temps record. Ces mêmes pèlerins de la mer poireauteront pour un autre bateau-excursion pour une rencontre fortuite de cétacés des Caraïbes en un temps également record.

Et quelle est la photo dont tu es le plus fier ? Pourquoi ?

Je ne parlerais pas de fierté, mais d’intérêt photographique. Cette image a été prise sur le pont principal lors de la fête de la Saint-Patrick. On y retrouve plusieurs saynètes bien distinctes les unes des autres. À gauche, on aperçoit un couple endimanché en pleine séance de photo – l’homme est fier comme un capitaine de bateau. À leur droite, une bande d’irlandais irrésistibles dans leur béatitude. Et à l’extrémité droite de l’image, une prise de bec que l’on ne peut s’empêcher de savourer.

Comment se sent-on après un séjour sur l’un de ces paquebots ?

Soulagé, détendu, libéré, et guéri.

Make cruise (still) great again est une critique de la démesure, une dérive de nos sociétés de consommation ?

Oui bien sur, au même titre qu’un safari près de Paris. Le tourisme de masse est une dérive de nos sociétés, un acte souvent irresponsable sans parler de la monotonie du voyage.

Et de l’impact écologique…

La croisière s’amuse, donc, mais en toute insouciance : sur les différents ponts du paquebot, on se prélasse, on sirote son mojito, sous les fumées cancérigènes des cheminées. Car si aucun vacancier ne semble concerné par le problème de pollution que génère leur embarcation, des associations de riverains, ainsi que des défendeurs des causes environnementales réclament de lourdes sanctions contre ces géants des mers. Les panaches de ces bateaux – qui utilisent aujourd’hui un fioul peu cher (le heavy fuel-oil, HFO), 3 500 fois plus polluant que le diesel – sont la principale cause de la pollution. Un bateau de croisière à quai produit des rejets dans l’atmosphère équivalents à près de 30 000 véhicules, et en propulsion, 5 à 10 fois plus. Par ailleurs, les navires de croisière, véritables villes flottantes, doivent faire tourner leurs moteurs pendant toute l’escale (souvent une journée complète) pour les besoins de leurs innombrables équipements (climatisation, ascenseurs, casino, piscines, etc.).

Que dirais-tu à une famille hésitant devant l’un des prospectus présentant les croisières Royal Caribean ?

« Bienvenue dans un monde meilleur, bienvenue dans un monde de liberté, de sérénité, de sécurité. Bienvenue dans un monde plus pur, plus propre, plus responsable. » J’emprunte ces mots à la campagne de publicité pour Rhône-Poulenc, réalisée en 1988.

À ton avis, quels sont les impacts du Covid-19 pour la compagnie ?

D’après ce que la compagnie affirme, les bateaux navigueront à nouveau dans les Caraïbes à partir de mi juillet pour le plaisir de millions d’heureux. Le rêve américain sera accessible avec des restrictions strictes telle que la quarantaine exigée au préalable. Les invités se présentant avec de la fièvre ou une faible oxymétrie sanguine lors des examens médicaux spécialisés se verront refuser l’embarquement.

Le projet est-il terminé ou tu projettes de retenter l’expérience, post-confinement ?

Je n’ai pas tout vu, ni tout entendu. Le tourisme de masse a de beaux jours devant lui. Ma chemise Hawaï n’a qu’a bien se tenir !

 

© Didier Bizet