Dans son dernier ouvrage paru en juin dernier, Terre et Territoires #1 – Les Doutes, Arno Brignon met en perspective nos provinces. Durant 7 jours, avec 13 kg sur le dos, le photographe a parcouru à pied la région Centre-Val de Loire, de la Loire au Perche vendômois, en passant par la Beauce. Un périple de 110 kilomètres durant lesquels l’artiste a questionné la place des traditions dans nos sociétés capitalistes. Entretien avec un photographe du local, qui dénonce l’uniformisation de nos modes de vie.

Fisheye : Peux-tu te présenter ? 

Arno Brignon : J’ai 45 ans et je suis photographe depuis 2009. Je vis à Toulouse et je suis membre de l’agence Signatures depuis 2013. J’anime régulièrement des stages, des ateliers et médiations avec l’atelier de photographie de St Cyprien ainsi que l’association déclic. Je mène divers projets personnels, autofinancés, avec l’aide de bourses ou lors de résidences. Je travaille de moins en moins pour la presse.

Comment décrirais-tu ton approche photographique ? 

Je dirais que mon travail naît avant tout d’un désir d’exploration de nouveaux territoires, géographiques ou intimes, et du plaisir qu’ils me procurent. De mon passé d’éducateur j’ai gardé le goût de la rue – un  terrain d’aventure plus fascinant que tant de voyages exotiques –, et le goût de la rencontre aussi. Je vois la photographie comme l’intermédiaire entre le modèle, le photographe et le spectateur dans une recherche perpétuelle de la bonne distance. Le réel n’est que le support d’une fiction intime, portée par une certaine idée du merveilleux. Mes souvenirs sont la matière première d’une narration empruntée à la poésie. Au fur et à mesure de mon parcours, je me rends compte de l’importance de mes héros d’enfance, empruntés à Hugo Pratt, Robert Louis Stevenson ou encore Jack London. Ces héros s’infusent dans mon travail et brouillent la limite entre fiction et réel. Les rencontres, les voyages et mon enfance sont des thématiques que j’exploite. Et la question du lien est omniprésente dans mes recherches. 

Quel est ton processus de création pour ton travail en général ? Et pour ce projet, Terre et Territoires #1 Les Doutes, en particulier ? 

Les non-évènements m’intéressent avant tout. Je travaille presque exclusivement en argentique. J’expérimente les procédés alternatifs, l’utilisation de films périmés, d’appareils semi-défectueux. Je suis à l’affût d’accidents venant altérer une objectivité du réel, et qui viennent remettre en question la notion de temporalité. J’apprécie aussi le côté manuel du travail en laboratoire. Mais grâce au quotidien, aux souvenirs que j’entre dans une histoire. Les rencontres nourrissent mon propos. Dans la plupart de mes projets, j’associe les personnes que je photographie au processus de création. 

En numérique, j’ai parfois l’impression que la possibilité de contrôle permanent sur l’image freine ma créativité, elle m’empêche de dépasser l’intention de départ. La perte de contrôle, la place destinée au hasard est primordiale dans ma pratique. Par exemple, pour la série Les Doutes j’ai fait appel aux habitants pour récolter des pellicules vierges oubliées au fond d’un tiroir, ici ou là. Je suis ainsi parti avec un lot composé d’une cinquantaine de films des plus hétéroclites (négatif, diapo, images noir et blanc, ou encore des marques dont je n’avais parfois jamais entendu parler. J’ai même récupéré de la kodachrome, en me demandant si je pouvais l’exploiter. Au retour du premier voyage, j’appréhendais un peu le résultat. Le risque de ne rien avoir sur les pellicules était réel.

Quelle a été la genèse de ce projet ?

Mat Jacob et Monica Santos (Zone i) m’ont invité pour ce premier volet de cette résidence dont l’objectif est de réunir trois photographes, durant trois ans, sur ce territoire. Ils m’ont appelé en juin 2020, en pleine pandémie.  J’ai fait un repérage pendant quelques jours durant l’été. Je ne connaissais ni la région, ni Monica et Mat. J’ai finalement commencé la résidence fin septembre 2020, et j’y suis ensuite revenu pendant le confinement de novembre, ainsi que début décembre pour une durée totale d’un mois. La résidence est portée par deux structures, Zone i, et Val Image situées à soixante kilomètres chacune. Les différences entre ces territoires sont importantes, en termes de sociologie et de paysage. 

La marche est apparue comme une évidence pour faire le lien entre ces territoires si disparates, victimes d’une agriculture intensive qui simplifie ses paysages jusqu’à les rendre abstraits. Le tracé a été établi par le hasard, au fil des rencontres avec ceux qui ont bien voulu m’héberger dans ce parcours d’un peu plus de 100 km, répartis sur six jours.

Terre et territoires, quel est le propos de ce projet ?

Terre et territoires est le nom du programme de résidence. Le livre est donc le premier opus de cette collection qui en comptera trois. J’ai appelé mon travail réalisé sur place Les doutes. Celui-ci porte sur le lien entre l’homme et la nature, l’exploitation de la terre. Le titre fait écho à l’incertitude du devenir de l’humanité. 

Durant mon périple, l’écrit s’est imposé au côté de mes photos. L’idée de faire un livre est apparue à la fin de mon premier séjour. Le livre est construit en deux parties indépendantes mélangeant textes et photos. La première comprend une enquête réalisée auprès de ceux qui sont aujourd’hui au plus proche de ce rapport à la terre : agriculteurs, chasseurs, pécheurs, agents ONF… Des personnages rencontrées durant ma marche. Grâce à ce projet d’édition, j’ai pu rédiger et partager mes réflexions sur notre société. Les photos se lisent quant à elles comme une dystopie. On pourrait dire que l’ensemble est une enquête poétique sur l’épuisement d’une terre du fait de l’exploitation de l’homme.

Une rencontre particulièrement marquante à nous partager ? 

Mon premier hébergeant était chasseur. Il appartient à un milieu que je connais peu et que j’analyse avec beaucoup d’a priori et de méfiance. J’ai passé une journée avec lui à chasser le gibier pour finalement ne ramener qu’un seul lièvre. C’était une belle journée, une belle rencontre. Un moment qui m’a fait profondément réfléchir sur mes préjugés, et que je n’oublierai pas. Et puis, il y a eu un matin à voguer avec un pêcheur de silure dans les brumes de la Loire. Je repense aussi à cet instant au milieu des vignes reprises par un homme, Cédric, qui souhaitait se rapprocher de la nature, et qui m’a rappelé les ignorants d’Etienne Davodeau. J’ai été profondément marqué par l’accueil et la générosité de toutes et tous. Impossible d’oublier ces nuits passées dans la tiny house, sans eau ni électricité, installée au sein des espaces de la Zone i. Je me chauffais grâce à un poêle. Un air de cabane. Cela m’a ramené à l’essentiel.

Qu’as-tu découvert en réalisant ce projet ? 

Une complexité certaine. Je suis arrivé avec mes idée préconçues, avec le regard caricatural d’un écolo-citadin. Je me suis rapidement retrouvé face à mes contradictions. La réalité est toujours plus complexe, ambiguë que dans les discours politiques ou fictifs. J’ai rencontré des céréaliers qui ont conscience de la nécessité d’un changement de pratique. Ils sont hélas impuissants, face à une société qui refuse de payer le coût d’une alimentation respectueuse de l’environnement, et de rémunérer à leur juste valeur les producteurs. L’alimentation est un enjeu majeur, souvent délaissée par un consommateur déconnecté de la terre. Pour ne pas laisser la place aux lobbys des industries chimiques et autres, il est nécessaire de se réintéresser à la production de nos besoins, et à se confronter à nos contradictions. On ne peut pas vouloir une alimentation de qualité sans augmenter la part du budget alloué par les foyers. Rappelons qu’en moins de 50 ans,  les dépenses consacrées à  l’alimentation sont passées de 30 % à 15 %. Difficile d’échapper à cette logique de mondialisation, de rationalisation et d’homogénéisation de l’alimentation. Se retrouver avec une même assiette remplie des mêmes semences est une aberration. 

Le recyclage est au cœur du projet de la Zone i. Comment as-tu interprété ce thème ? 

J’ai réalisé ce projet en utilisant des films périmés. La chimie de l’argentique, et ses accidents, fait écho à celle déversée dans les champs par les agriculteurs. Je cherche une façon de photographier qui soit moins impactant pour l’environnement, mais il reste toujours des éléments chimiques dans les films. Toutefois, l’argentique me semble s’inscrire dans l’idée d’une certaine économie circulaire, car peu d’appareils sont encore produits. Malgré les effets de mode, je pense qu’il faut se tourner vers le marché de l’occasion pour s’équiper. Évidemment que l’incertitude du temps se retrouve parfois sur les pellicules, mais ce hasard assouvit mon désir d’une certaine perte de contrôle dans ma pratique.

Quelles ont été tes références dans cette enquête ? 

Elles vont de Robert Louis Stevenson, à Jean-Jacques Rousseau en passant par Dolores Marat, Michel Houellebecq ou Andreï Tarkovski… Pour préparer mes rencontres, j’ai lu, j’ai écouté de nombreuses émissions autour de la question de la production de nos aliments. Je vous conseille un livre qui m’a aidé dans ces recherches : Refonder l’agriculture à l’heure de l’Anthropocène, de Bertrand Valiorgue.

Selon toi, quels sont les liens entre territoires, photographie et tradition ?

Le fait que les traditions soient liées à un territoire amène à penser ce lieu à travers ses spécificités, en considérant ses forces et faiblesses. La tradition fait appel à l’idée d’un certain bon sens populaire, ce qui fait aujourd’hui désespérément défaut dans notre rapport à la terre. Mais la tradition présente un rapport à l’histoire et au passé parfois biaisé – ce qui est souvent une façon de figer les rapports de domination. S’il ne faut pas faire table rase du passé, il faut aussi prendre en compte les avancées de notre monde. Personne ne veut revenir à des outils qui n’auraient plus de sens aujourd’hui. Par exemple, ceux qui reviennent à la traction animale utilisent aussi la technologie et le savoir-faire de notre époque. La permaculture, qui s’appuie sur ce qui est fait depuis des millénaires, reste en plein développement. Il faut se dire que la technologie n’est pas automatiquement synonyme de progrès comme on a voulu le croire depuis le début de la révolution industrielle. Le plus n’est pas forcément le mieux. 

En photographie, l’utilisation de l’argentique n’est pas pour moi une posture passéiste. Il n’y a pas d’opposition avec le numérique – que j’utilise d’ailleurs pour mes scans et mes retouches et tirages. Je ne suis absolument pas dans un rejet de la technologie, mais je revendique l’idée d’avoir le temps d’y puiser tout son potentiel avant de passer à la suite… Il est urgent de ralentir, et l’argentique est pour moi un précieux allié dans cette lutte contre l’accélération du monde.

Qu’est-ce qui a causé cette perte de sens ? 

Je pense que le problème vient avant tout de la propriété. Jean-Jacques Rousseau l’exposait déjà il y a plus de 250 ans dans son Discours sur les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Les Amérindiens, et d’autres peuples indigènes avaient compris l’intérêt du partage de la nature et de son exploitation raisonnée. Nous, occidentaux, avons opté pour une forme de propriété qui assoit et renforce le pouvoir des uns contre les autres. Comme si posséder un lopin de terre autorisait à le détruire sans avoir de comptes à rendre. Il y a aussi cette question de l’accélération de la production qui semble exponentielle, tout comme notre désir de possession. Le prétexte de l’innovation a emporté le bon sens. 

Je n’ai pas de conseil à donner. Nous sommes tous dans le même bateau. On ne peut que constater l’effondrement du lien social et celui de notre environnement. Personne n’ignore que l’homme en est la cause, et pourtant nous n’arrivons toujours pas à inverser la tendance. Des micro-initiatives naissent cependant… C’est peut-être ce qui fait la beauté du moment : être sur ce fil, entre la fin probable et le renouveau possible d’une civilisation.

Le projet est-il terminé, ou as-tu prévu de suivre l’évolution de ces territoires ?

Malgré les liens forts que j’ai construits avec les habitants de ces territoires, le projet est clos. J’y reviendrai quand même en septembre, puisque l’exposition initialement prévue en mai n’a pu avoir lieu. Celle-ci est présentée à Val Image (Tavers) jusqu’au 12 septembre, et puis à Zone i, à partir du 17 septembre. Un événement y sera organisé, comprenant entre autres une projection de Tendance Floue et de Michael Ackerman. Yan Tierssen et Lionel Laquerrière animeront la soirée avec de la musique en live. Je serai évidemment présent ! 

Toujours sur la thématique du lien entre l’homme et la nature, je poursuis un travail au long cours dans les Pyrénées. Je vais puiser dans les arts, la littérature pour représenter au mieux l’espace sauvage, et j’irai certainement marcher dans la montagne. 

Un dernier mot ? 

C’était une très belle expérience ! Je dois avouer que je ne serais jamais allé dans cette région par moi-même. Et il est évident que l’énergie de Mat Jacob et Monica Santos mise dans ce projet m’a fortement influencée. La magie de la résidence m’a permis de tisser des liens avec cet endroit. Zone i est un projet à découvrir, tant pour la qualité photographique, que pour ses valeurs.

Je travaille actuellement sur un nouveau projet de résidence à Flers, en Normandie, avec les deux angles suivants : un voyage imprévu, et une nouvelle histoire à construire… 

 

Terre et territoires, éditions filigranes, 27€, 112 pages.

 

Inauguration de l’exposition d’Arno Brignon

Moulin de la Fontaine

Le 25 septembre à 17 heures

41 100, Thoré-La-Rochette 

© Arno Brignon