Le 24 juin 2016, la nouvelle est tombée : les Anglais ont voté en faveur du Brexit. Sonné, le photographe franco-britannique Ed Alcock s’est rendu dans son pays d’origine afin de mener l’enquête. Un périple immortalisé dans son projet Home Sweet Home, exposé à Circulation(s), interrogeant la notion d’identité à travers plusieurs médiums. Entretien.

Fisheye : Comment as-tu débuté ta carrière de photographe ?

Ed Alcock : J’ai découvert la photographie grâce au journal britannique The Independent lorsque j’avais une quinzaine d’années. Finalement, j’ai choisi d’étudier les mathématiques – je pense que mes parents avaient peur que je choisisse la photo – jusqu’au doctorat. Durant mes deux dernières années d’étude, j’ai commencé à travailler pour le journal de mon université. À ce moment-là, The Guardian et The Independent organisaient tous deux des concours photographiques pour étudiant, et je les ai remportés. Cela a été un déclic, pour moi, et j’ai déménagé à Paris rapidement, en travaillant pour le Guardian en tant que correspondant… Puis pour d’autres journaux (le New York Times, Le Monde, El País…) par la suite.

Quelles sont tes influences ?

Je suis influencé par la photographie documentaire – qui m’intéresse parce qu’elle ne recherche pas la mise en scène, et privilégie les images prises sur le vif – et la littérature, en particulier les romans non fictionnels. Les écrivains de ce genre (Delphine de Vigan par exemple) s’inspirent souvent de leur propre vie, en la transformant en quelque chose de plus universel : une approche familière, que l’on retrouve dans mes séries.

Comment as-tu pensé Home Sweet Home ?

J’ai choisi de superposer plusieurs « couches ». Tout d’abord mes images documentaires, qui représentent à la fois le Brexit et ma propre histoire, puis mes interrogations sur ma place en Europe, et plus particulièrement en France. Home Sweet Home pourrait s’apparenter à un « making-of », puisque je développe cette série en temps réel. Mon obtention de la nationalité française et ma relation à ce pays, ainsi que l’évolution du Brexit sont des sujets qui ne cessent d’évoluer. Par conséquent, mon travail se transforme avec l’actualité. Si je devais résumer mon projet, je dirais qu’il s’agit d’un mélange entre l’histoire de la Grande-Bretagne et celle de la France, avec moi, au milieu de tout cela.

En tant que Britannique, comment as-tu vécu l’annonce du Brexit, en 2016 ?

Je pense que personne ne s’y attendait vraiment, j’étais donc assez sonné. Cependant, mes origines britanniques m’ont permis de voir les choses autrement. Ma famille vient de Boston, une petite ville de la côte est de l’Angleterre, qui a voté en masse pour le Brexit. Je connais donc ces Anglais assez retranchés, inquiets pour le futur de leur pays, je comprenais, en quelque sorte, ce vote populaire.

Tu nous racontes la genèse de ta série ?

Dès l’annonce du Brexit, j’ai tout de suite appelé Le Monde pour leur demander de m’envoyer au Royaume-Uni. L’idée était de réaliser un projet purement documentaire, un road trip de l’Écosse au sud de l’Angleterre, et du Pays de Galle jusqu’à Londres.

Je pense qu’une des grandes erreurs des journaux nationaux et internationaux a été d’échanger avec des gens venant des grandes métropoles, qui sont satisfaits de l’Union européenne. Nous sommes donc partis au lendemain de l’annonce, avec le parti pris d’essayer de comprendre ce qu’il s’est passé dans les lieux isolés du pays. Nous avons parcouru 1700 kilomètres en dix jours, en nous arrêtant çà et là, sans itinéraire précis, au fil des rencontres.

Es-tu retourné au Royaume-Uni ensuite ?

Oui, nous avons refait le même itinéraire en 2017, suite aux élections parlementaires catastrophiques pour la Première ministre du Royaume-Uni depuis 2016, Theresa May, qui venait de perdre sa majorité. Nous sommes retournés dans les mêmes lieux, afin d’interroger les mêmes personnes. L’idée était d’y revenir une troisième fois, en mars 2019, pour l’annonce du Brexit, mais puisque celle-ci n’a pas eu lieu le projet a été retardé. La prochaine étape ? En mai 2019, sans doute.

Tu expliques superposer des « couches » dans ton projet. Peux-tu nous en dire plus ?

Après avoir réalisé mes images documentaires, je les ai juxtaposées à des textes d’un livre réalisé pour les collégiens français dans les années 1950 – au moment de la création de la CEE (Communauté économique européenne, ancêtre de l’Union européenne). Cet ouvrage, appelé Collection England, est rédigé en anglais, et entre en résonance avec les photographies actuelles, un lien entre le début de l’Union européenne, et sa fin.

Je me suis ensuite interrogé : « comment devient-on français ? » Si en 2016 le Royaume-Uni a sombré en pleine crise identitaire, qui s’est exprimée à travers le Brexit, la France a vécu le même phénomène. Suite aux attaques terroristes, des personnalités politiques, telles que François Fillon ou Nicolas Sarkosy ont déclaré « qu’un vrai français a des ancêtres gaulois », des propos ahurissants pour cette époque.

Qu’est-ce que cette déclaration t’a inspiré ?

J’ai fait de nombreuses recherches, et j’ai découvert que cette phrase provient de la IIIe République. Après la Révolution, la France était encore très divisée. Des historiens recherchaient une figure (autre que le monarque) qui pourrait représenter l’identité française. Ils ont finalement choisi ce gaulois, peu populaire avant cette époque. En partant de ce texte fondateur – enseigné en France jusque dans les années 1960 ! – j’ai superposé des portraits de ma famille sur plusieurs générations, et de moi-même.

Qu’as-tu retenu de ton voyage au Royaume-Uni ?

Je pense que le fait de voyager autant en Angleterre a été très instructif. J’ai découvert avec intérêt la rhétorique des gens – ces mots qu’ils récitaient tous, qui semblaient appris par cœur. Cela faisait presque vingt ans que je n’avais pas mis les pieds sur le pays, et j’ai pu voir les changements du territoire : Londres et son abondance, et le reste du pays, négligé. L’Angleterre est un énorme mensonge, les Anglais font croire que tout va bien, mais tout est faux, et les habitants sont épuisés. C’était une révélation très touchante de voir cette vérité brute chez des gens avec qui je suis pourtant en désaccord. Un sentiment très curieux d’intimité entre des personnes aux opinions politiques très différentes.

© Ed Alcock / Myop