Photographe d’origine polonaise, Kamila Stepien réalise des projets paradoxaux, car fantaisistes et ancrés dans une réalité brute. Avec Lovers stay at home, réalisé durant le confinement, elle signe un documentaire intimiste, et interroge les notions d’amour, de passion, de maladie et de liberté.

Fisheye : Comment te décrirais-tu ?

Kamila Stepien : Je suis une cinéaste mélancolique, devenue photojournaliste, en quête de visions de notre monde contemporain.

Quel a été ton déclic photographique ?

Cinéaste chef opératrice, je passais mon temps à organiser des shootings de mode, mais ne me sentais pas à ma place dans un studio, entourée de stylistes aux manucures et coiffures parfaites, ni en travaillant avec des équipes de 25 personnes… Un jour, j’ai pris un bus associatif pour découvrir la réalité de la « jungle » de Calais. Le bus a été arrêté et reconduit par les CRS, mais rien ne pouvait m’arrêter : sous une pluie battante, j’ai fait du stop et j’ai pénétré dans un nuage de gaz lacrymo. Devant moi ? Un groupe de migrants fuyant le canon à eau des forces de l’ordre. Mon cœur a commencé à battre plus fort : je savais pourquoi j’étais là.

Comment composes-tu tes projets ?

J’applique mon savoir-faire cinématographique, tout en privilégiant les couleurs intenses et fantaisistes inspirées par la photographie de mode. Comme Don Quichotte, tout le monde a une perception sérieusement déformée de la réalité. Ces couleurs représentent pour moi un filtre fantastique, à travers lequel je peux entretenir espoirs et illusions.

Que veux-tu communiquer au regardeur ?

Je veux qu’il ressente la puissance du moment, ainsi que sa dimension abstraite. Dans le photojournalisme, on ne retouche pas les images : on livre une réalité nue et brute. Mais cette réalité n’est-elle pas une vision absolument subjective, changeant à chaque regard ?

Je préfère assumer mon parti paris : mes clichés de Donbass en Ukraine, par exemple, ne montrent pas la guerre telle qu’elle est, mais plutôt telle que je la vois : c’est-à-dire teintée de rose pâle. Les migrants fuyant l’enfer libyen, et échoués au bord des plages tunisiennes sont vus à travers un filtre bleu électrique, qui adoucit leur regard perdu…. De mes photos brutes, sortent les couleurs improbables sorties de mon imagination.

Dans Lovers stay at home, tu racontes l’amour, qui est le couple que tu photographies ?

Il s’agit d’un couple fraîchement formé, encore fragile, arrivé en France. Les amoureux se sont installés dans ma maison familiale au moment où Emmanuel Macron annonçait le début du confinement. Tout le monde tente de se soutenir : leur amour naissant est un véritable éclat de soleil et un mirage d’insouciance.

Pourquoi avoir choisi de couvrir un tel sujet ?

Je voulais montrer cette réalité, parce qu’en dehors des moments de joie des couples, on peut voir énormément de désespoir, de colère et de douleur. Ewa – mon personnage, ma muse – est quelqu’un de qui on peut facilement tomber amoureux. Je me sens, en tant que femme, profondément engagée en analysant sa vie.

En quoi est-ce une forme d’engagement ?

Au fil du temps, les choses changent, et la figure féminine est devenue un élément puissant, très représenté. Chez les photographes contemporains, on découvre une nouvelle exploration visuelle : la femme émancipée, qui se donne le droit d’être libre. Ces images ne documentent pas seulement l’amour en temps de confinement, mais aussi la femme moderne, qui ose prendre sa vie en main et expérimenter – de nouvelles voies, des relations – en quête de son propre bonheur. Ewa est ma jumelle, mon alter ego, mon exemple féminin sur le plan relationnel comme professionnel.

Dans cette série tu compares l’amour à un virus, pourquoi ?

La puissance amoureuse attaque nos cerveaux tel un virus, c’est une force, permettant à des sentiments extraordinaires de se développer. L’amour, comme le virus, ravage les corps, les âmes. Comment réagir face à un phénomène invisible qui prend possession de nous ? D’un côté, la mort omniprésente nous rappelle que nous sommes infiniment petits. De l’autre, l’émotion peut nous sauver du sentiment de l’éloignement causé par le confinement.

Peux-tu m’expliquer les jeux de couleurs dans Lovers stay at home ?

Paradoxalement, c’est la première fois que je réalise un reportage en France en me sentant en sécurité. Le noir et blanc est une première pour moi, il apporte une dimension inquiétante, et me sort de ma zone de confort – je suis influencée, sans doute, par l’impression que la France peut chavirer, à cause du virus. Enfermés entre quatre murs, nous nous réinventons, ainsi que nos approches photographiques. Le noir et blanc est une manière de briser un cycle. L’utilisation de la couleur rouge symbolise ma panique face à l’arrivée de l’épidémie. Sa présence chaotique représente un mauvais germe qui pénètre avec succès dans les poumons d’un corps sain.

Quel sort réserve le futur à ta famille ?

Dans cette famille, tous les membres sont confrontés aux problèmes d’exil, de séparation, mais aussi d’amour. L’épidémie et le confinement accentuent le mal-être. Le virus met à l’épreuve la solidarité, la foi, la peur… Ce couple ne tiendra pas, face à ces circonstances, Mateusz, l’homme, avec l’aide du consulat polonais, prendra un bus pour rentrer chez lui.

En les suivant durant cette quarantaine, je me suis laissée aller. Mon esprit était éveillé, et en moi résonnait le souvenir de ce début de soirée à Cracovie, où, devant mes yeux naissait cette relation fusionnelle, saturée de couleurs et de lumières, de jeunesse et de force. Je perçais leur intimité avec mes déclenchements comme avec un couteau.

Qu’as-tu retenu de cette expérience ?

En photographiant ma famille, j’ai réalisé qu’elle était terriblement vulnérable et fragile. J’imagine à quel point cette épreuve est difficile pour d’autres : les sans-abri, les migrants, les femmes victimes de violences conjugales, les personnes isolées…

Il en ressort pourtant de la tendresse. Nombreux sont les photographes qui ont travaillé sur l’amour en confinement. Mon but est d’ouvrir une réflexion sur la femme, ses choix, son mode de vie, le respect de son corps. Avec Ewa, j’ai pris la décision de dévoiler quelque chose d’intime, ce qui est de sa part très courageux.

Un dernier mot ?

Rien n’est fatal, et tout est possible !

© Kamila Stepien