Denis Darzacq aime déconstruire l’image de notre société. Ses étranges clichés présentent des corps déstructurés au cœur d’un environnement urbain. Avec Contreformes, le photographe français se tourne vers l’abstraction. Les objets démantelés deviennent ses sujets de prédilection et ses courbes picturales évoquent le cubisme.

Fisheye : D’où est venue cette décision de te tourner vers l’abstraction ?

Denis Darzacq : Les gens me connaissent surtout comme un photographe qui travaille avec les corps, mais j’avais un peu l’impression d’avoir  fait le tour du sujet. En 2015, j’ai eu cette commande de l’Opéra (Act 2), que je ne pouvais refuser. Elle faisait écho à la série Act, réalisée avec des personnes handicapées. D’un travail à l’autre, le rapport à l’humain change. D’un côté, je photographie des corps formidables, plus expérimentés et de l’autre, des corps plus empêchés, plus difficiles. Cette série a conclu mon travail autour de l’homme. Puis, j’ai eu cette idée de faire un travail « d’atelier », plus introspectif. Un tournant vers l’abstraction.

Comment expliques-tu ce tournant ?

Pendant très longtemps, je me suis intéressé aux minorités dans notre société, qu’elles soient sexuelles, sociales, ethniques, physiques, psychiques. Avec Contreformes, je travaille cette thématique d’une façon plus abstraite. Je me suis intéressé à ce qui est négligé et négligeable, à ce que l’on met de côté. Les sujets de mes photos sont des morceaux de choses qui n’ont pas de finalité en soi, ce sont simplement des biens de consommation.

Comment as-tu eu l’idée de déconstruire des objets ?

Ce travail – autour de la chaise Ikea notamment – évoque bien évidemment la mondialisation. C’est une chaise que l’on trouve à la fois en Angleterre, aux États-Unis ou encore au Japon…  J’ai décidé de ne pas la monter, mais de l’utiliser telle quelle, comme un produit fini, une sorte de readymade. Les objets que je photographie sont à la fois des reliquats de la société de consommation et des matériaux contenant tout l’univers, du polystyrène au granite. Ce sont des symboles extrêmement puissants.

 

Quels courants artistiques t’ont inspiré ?

Je m’intéresse beaucoup à l’art du XXe siècle et je suis aussi influencé par la peinture. J’aime cette idée de métamorphoser l’art à travers le prisme de la photographie. Celle-ci est mon matériau principal, que je transforme et remonte, comme des collages. Dans Contreformes, il y a des influences surréalistes et cubistes. Cette idée de rassembler dans une seule forme des idées contradictoires se retrouvait déjà dans le mouvement dada.

Ton approche de la photographie a donc évolué depuis Act 2 ?

Oui, la photographie, aujourd’hui, m’intéresse quand elle échappe à sa mission d’informer, quand elle ne donne pas un regard sur le monde. En faisant des abstractions, en créant des éléments à partir de transformations, on échappe à cette mission. C’est une sorte d’autonomisation du médium.

Selon toi, quel est le rôle d’une photographie ?

Lorsque je crée, j’essaie simplement de partager mes recherches et mes questionnements. J’aime quand la photographie soulève des questions plus qu’elle affirme. Une photo exposée doit interroger et non pas seulement déclarer. Ce n’est pas pour autant qu’il n’y a pas de message, mais celui-ci ne doit pas être imposé. Si l’on est observateur, même les choses les plus anodines peuvent évoquer quelque chose.

Qu’évoquent les photographies de Contreformes ?

Ce qui me plaît, c’est la représentation des êtres et des objets. Comment trouver son équilibre dans son environnement quotidien ? Comment redonner une place à des personnes, à des objets qui n’en ont pas ? Mes photographies présentent des vestiges architecturaux, voire des déchets. Mais elles évoquent aussi des sculptures empiriques vouées à disparaître, des œuvres non pérennes. C’est fascinant.

© Denis Darzacq