Avec Calaveras, une exposition présentée par Signatures, Maison des photographes, le photographe et écrivain Patrick Bard rend hommage à la culture mexicaine. Durant trois ans, ce dernier a documenté la fête des Morts au Mexique, entre photographies et vanités. Entretien.

Fisheye : Littérature, photographie, anthropologie, où situez-vous votre approche photographique ?

Patrick Bard : Je me considère comme écrivain et photographe, simplement. L’anthropologie est une vraie qualification, un métier qui n’est pas le mien. Mes images sont-elles anthropologiques ? Je ne sais pas, et ce n’est pas à moi de répondre à cette question, car je n’ai pas une formation d’anthropologue. J’ai envie de dire que ma pratique photographique est liée à un territoire – son histoire et sa culture – et à la relation que j’entretiens avec lui sur le long terme. D’après l’écrivain mexicain Paco Ignacio Taibo II, je suis « un mexicain né par hasard en France ».

Ce n’est pas la première fois que vous photographiez le Mexique, pourquoi ce pays vous fascine tant ?

La rencontre avec l’hispanité est plus ancienne puisque ma belle famille est espagnole. En me mariant, je l’ai épousée. Dans tout parcours de photographe, d’écrivain, et de créateur, il y a des moments décisifs qui le font évoluer, et qui a posteriori permettent de dire qu’il y a eu un avant, et un après. En ce qui me concerne, il s’agit de mon travail réalisé sur la frontière mexicaine en 1996 (El norte). Ma rencontre avec ce pays a constitué un moment extrêmement important, qui a conditionné un travail de cinq ans et qui m’a valu des expositions et la reconnaissance professionnelle. Ce projet a aussi fait céder la digue qui retenait les mots, je suis devenu écrivain à ce moment-là. Une rencontre doublement fondatrice. L’histoire se poursuit encore aujourd’hui. J’expose mon travail photographique au Mexique mes romans sont traduits en espagnol et sont diffusés là-bas, et j’ai même eu l’occasion de collaborer avec un réalisateur mexicain. Un récit au long cours donc.

Vous avez documenté le culte des morts au Mexique, un ensemble de pratiques bien différentes de nos habitudes occidentales…

Au Mexique, le Jour des morts est la fête la plus joyeuse et importante de l’année. Fin octobre, durant quinze jours, les familles se retrouvent et festoient. Elles louent des orchestres afin de rejouer les morceaux aimés par leurs proches partis trop tôt. Tous sont grimés. C’est aussi le moment de l’année où l’on mange le mieux. Des moments de folie durant lequel je n’ai assisté à aucun acte de violence – le pays est pourtant connu pour sa brutalité.
Le Mexique est une sorte d’éponge culturelle. Le culte de la mort n’est pas seulement fait d’influences préhispaniques, mais également d’influences françaises de la fin du 19e siècle, ou encore de la fiction cinématographique. En témoigne 007 Spectre (Sam Mende, 2015) : le film s’ouvre par un grand défilé des morts avec des chars. Évidemment cette façon de parader n’existait pas avant la sortie du long métrage, mais les Mexicains ont trouvé cela formidable, et l’ont reprise ensuite.

Quelle est la genèse de votre projet Calaveras (« têtes de mort » en espagnol, emblèmes du Jour des morts et de la culture mexicaine ndlr), exposé jusqu’au 2 septembre à Signatures, Maison de photographes ?

J’avais déjà photographié certains aspects de la fête des Morts en 2000 dans le cadre d’une exposition à laquelle j’avais participé à la Grande Halle de la Villette sur les Indiens du Mexique, mais je n’avais pas réalisé de travail spécifique sur cette cérémonie.
Fin octobre 2016, j’ai été invité à un festival de littérature à Mexico. Au moment de monter dans l’avion, j’ai appris le suicide de mon plus vieil ami. Je suis arrivé dans la capitale dans un état second, je n’ai gardé aucun souvenir de mon voyage tellement j’étais affligé. Je n’avais pas prévu de faire des photographies, mais j’avais avec moi un petit boîtier.
Je me souviens avoir vu des gens sortir grimés en cadavre, et j’ai commencé à shooter. Quelques photos au départ, puis cela est devenu obsessionnel. Le protocole s’est instauré de lui-même : j’arrêtais des gens dans la rue, souvent la nuit, et je les faisais poser. En parallèle, j’ai commencé une collecte photographique rassemblant des éléments préhispaniques, archéologiques et symboliques qui avaient trait à la mort. Quand je suis rentré en France, je me suis rendu compte qu’un travail avait été amorcé. Il me fallait le terminer. Je suis retourné au Mexique les deux années suivantes, à la même période, pour un mois. C’est ainsi que j’ai pu faire le deuil de mon ami.

Vous avez pour habitude de développer de longs processus de travail, pourquoi ?

Je suis quelqu’un qui travaille longtemps sur les sujets. Mes travaux El Norte, Amazone, Transsibériens, Qhapac Nan, le chemin de l’Inca, le prouvent… J’ai des difficultés à faire l’économie du temps. La photographie en tant que telle est l’un des médiums, si ce n’est le médium, qui noue le plus de relations avec le temps. Le 8e art est la somme des mesures de temps et des mesures de lumière. La lumière est en soi du temps. Du temps et du temps donc. Si le temps que met la lumière à nous parvenir est infiniment petit, il est néanmoins mesurable. Nous ne vivons pas tous dans la même temporalité, il y a toujours un léger décalage. J’aime aller en profondeur. Il y a toujours un temps pour faire les choses, et un autre pour les faire mûrir. J’ai la chance de travailler assez peu en commandes, je peux donc bénéficier d’une liberté appréciable pour chercher la cohérence, la chose la plus importante pour moi.

Comment s’exprime cette quête de la cohérence dans ce travail ?

Il est évidemment question de la relation que le Mexique entretient avec la mort. C’est le thème central de cette exposition. Il s’agit d’une relation qui est hédoniste : sachant que la mort est là, et qu’elle nous guette, on peut jouer avec elle, pour ensuite jouir de la vie. L’essence même de l’approche mexicaine de la mort.Il s’agit en même temps d’une conviction profonde venue des temps préhispaniques : la vie ne se fait qu’avec de la mort. Le jardinier que je suis y adhère : sans la décomposition, il n’y a pas de vie possible. La mort est indispensable à la vie.
Je me suis en parallèle interrogé sur les représentations de la mort, à la fois contemporaines et historiques. Et j’ai décidé de travailler selon le principe du palimpseste – un manuscrit constitué par-dessus un autre plus ancien. Je souhaitais faire de même avec mes images.
La décoration des os des morts étant une des expressions les plus anciennes de l’humanité, j’ai photographié des crânes d’hommes sacrifiés dans les temps préhispaniques au Mexique, et je les ai associés à d’autres images, souvent postcoloniales. Je me suis entre autres intéressé à la photographie vernaculaire en collectant des photos de famille d’enfants morts – une tradition amenée par les Français à la fin du 19eme siècle puis repris par les Mexicains. Je voulais confronter les deux temporalités. Ce temps de collecte a été réalisé sur place.

Enfin, j’ai travaillé autour de la notion de la vanité (représentation allégorique de la mort rappelant la finitude de l’homme).

En créant une nouvelle peau photographique ?

Je préfère les vanités qui nous incitent à profiter de l’instant. Et puis je voulais faire un pas de côté. J’avais réalisé des photos documentaires en noire et blanc de la fête des Morts, visibles dans le diaporama au sein de l’exposition. Je voulais du « fait main » et relier photographies et crânes. Et c’est en parcourant un ancien numéro de Fisheye dans lequel était livrée une recette pour décoller de la gélatine des polaroids que l’idée est venue de reproduire ce principe. J’ai découvert qu’il était possible de réaliser des tirages pigmentaires sur un support décalcomanie, et d’utiliser des techniques pour rendre le travail pérenne. Je me suis procuré des moulages de crânes humains pleins – car il était important que mes œuvres aient le même poids et la même taille que les ossements véritables. J’ai ensuite apposé mes images sur les crânes de façon à ce que pas un centimètre carré ne soit pas recouvert de photographies. Je remettait de la peau sur les os grâce à la photographie.
En parallèle, l’exposition révèle des tirages réalisés sur un papier d’amate artisanal – un papier sur lequel les mayas inscrivaient leur codex.

Il y a un grand tirage noir et blanc représentant un arbre majestueux…

Il s’agit du premier tirage que j’ai réalisé. Le crâne appartient à un prisonnier sacrifié par l’État mexicain de Waraqa. On peut apercevoir que ses dents sont limées et donc décorées. Le jour même, j’ai photographié les racines de cet arbre sacré que l’on appelle Ceiba. L’idée était de placer ce crâne au plus proche des racines de l’arbre, car les racines vont dans la terre, dans l’inframonde…

On remarque avec Calaveras une évolution de votre travail, d’où vient ce besoin de jouer avec la texture ?

Ce rapport particulier à la texture est une forme de réaction à la dématérialisation de nos sociétés. Et cela a appelé un appétit pour la matière. Ce rapport à la texture est également lié à mon précédent travail autour de la forêt. J’ai passé un an dans une forêt afin de réaliser des photos – visibles au Musée Zadkine à l’occasion de l’exposition Le rêveur de la forêt. Un temps durant lequel, j’ai renoué avec la matière. Il n’y a pas mieux pour se reconnecter à la vie.

Je pense qu’il est important de sortir de sa zone de confort, ne pas reproduire ce que l’on sait déjà faire. J’avais envie d’une mise en danger, de chercher et d’expérimenter. Là est le propre de la création.

Comment vos images ont-elles été reçues ?

Au Mexique, très bien. En France aussi. À la galerie, les visiteurs aiment ce travail. J’observe toutefois un pas entre l’appréciation des images et l’acquisition. « Pour l’habitant de Paris, New York ou Londres, la mort est ce mot qu’on ne prononce jamais parce qu’il brûle les lèvres. Le Mexicain, en revanche, la fréquente, la raille, la brave, dort avec, la fête, c’est l’un de ses amusements favoris et son amour le plus fidèle. Certes, dans cette attitude, il y a peut-être autant de crainte que dans l’attitude des autres hommes ; mais au moins le Mexicain ne se cache pas d’elle, ni ne la cache ; il la contemple face à face avec impatience, dédain ou ironie : “S’ils doivent me tuer demain, qu’ils y aillent pour de bon” » écrivait le poète et essayiste Octavio Paz en 1972 dans Le labyrinthe de la solitude. Et bien cela reste d’actualité. En Occident, la mise à distance avec ces sujets demeure, excepté pour les amoureux des vanités, et/ou du Mexique.

Est-ce que ce travail a transformé votre rapport à la mort ?

Nous sommes dans une société qui rejette totalement l’idée de la mort. Bien évidemment, je ne tolère pas la souffrance animale, mas je trouve que ce positionnement se voit dans les mouvements vegan, survivaliste et transhumaniste. Voilà une drôle de chimère contemporaine.
Me concernant, ma posture a évolué au fil des années, au fil de la vie. Parce que sur les plans personnels et professionnels, j’ai vu des gens mourir. J’ai été amené à m’interroger sur l’idée de la mort en même temps que sur le médium, car la photographie évoque le temps, la lumière et donc in fine la mort.
Comme les Mexicains, je pense que la mort en tant que concept n’est pas une chose triste. Comme tout le monde, j’ai peur, surtout pour les personnes que j’aime, mais le fait qu’il y ait un cycle dont on ne peut se défaire donne, selon moi, une saveur particulière à la vie.

© Patrick Bard / Signatures

Calaveras

Jusqu’au 2 novembre 2019.

Signatures – 70, rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 Paris