Vincent Ferrané n’est pas simplement fasciné par les femmes, il étudie les standards de la beauté. En témoigne sa série Iconography- 25 figures of Jeanne Damas, élaborée autour d’une it girl/model/business woman célèbre. Rencontre avec un photographe qui déconstruit les codes, et les mythes.

Fisheye : Tu photographies majoritairement des femmes, pourquoi ?

Vincent Ferrané : Nous vivons, je crois, un moment extrêmement important dans l’histoire du genre, et des notions liées à sa représentation, et à sa déconstruction. Ces questions me touchent en tant que photographe. Le 8e art étant un médium qui se charge de facto d’un certain mode de représentation des êtres et de leur rapport au monde. Comment, lorsqu’on travaille avec l’image, intégrer ces éléments, sans reconduire tacitement d’anciens modèles ? Comment prendre toute la mesure des changements sans en omettre les paradoxes ? Peut-on déconstruire les archétypes sans nier leur historicité ?

J’ai pensé intégrer ces questionnements à travers plusieurs séries et livres. Dans chacun de ces projets, des figures de femme, en pleine construction, se dégagent et par rapport auxquelles j’essaie de trouver une position en tant que photographe et en tant qu’homme. Pour Milky Way, j’ai photographié ma compagne et notre enfant pendant une période si particulière de vie qu’est l’allaitement maternel. Avec Visitor, je documentais des artistes femmes dans leur quotidien de création, au sein de leur atelier. Et dans Iconography, j’étudie les codes de la beauté d’une icône de mode. J’ai dans le même temps entamé d’autres séries et projets d’éditions qui abordent ces mêmes questions sans uniquement faire intervenir des sujets féminins.

Quelle est la genèse de ce projet, Iconography ?

Nous commençons à peine à saisir le pouvoir que les réseaux sociaux exercent sur nos vies. Les messages véhiculés par ces nouveaux médias doivent être pris en compte dans leur juste mesure. Aujourd’hui, nous consommons de plus en plus d’images. Certaines sont les fruits de recherches actives et beaucoup d’autres sont avalées passivement. Les images ne sont jamais anodines, elles véhiculent toujours des significations cachées et, en ce qui concerne le corps, une vaste dimension politique. C’est cela qui m’intéresse. Disons que les images révèlent des symboles qui ne sont pas toujours remis en cause, qui sont trop souvent considérés comme naturels, alors qu’ils sont le résultat d’une histoire en mouvement.

Comment t’es venue l’idée de travailler sur la notion de canon esthétique ?

La beauté, la beauté visuelle est structurée par de nombreux aspects : des notions, des codes de pensées esthétiques, psychologiques, culturels, et sociaux… L’histoire, jalonnée de revirements, de changements parfois drastiques, démontre que le « beau » dépend des définitions des uns et des autres, et correspond à une époque donnée. L’idéal varie, seule la notion de norme reste.

Pour cette série, j’ai voulu enquêter sur l’apparence et la représentation de la beauté. J’ai essayé de la penser comme une construction, une combinaison d’éléments à la fois sublimes et quotidiens qui s’entremêlent pour composer le puzzle d’une potentielle définition de la beauté. Je me suis concentré sur des éléments devenus archétypaux par leur utilisation répétitive tout au long de l’histoire.

Quant au terme « canon », il est par définition lié à l’idée de règle. Selon le traité du sculpteur Polyclète, le « canon » définit un corps symétrique aux proportions harmonieuses. Bien que ce traité nous soit parvenu incomplet et réinterprété, j’ai souhaité conserver l’idée selon laquelle les règles, devenues presque des lois, semblent s’imposer. J’ai choisi de questionner cette notion par l’intermédiaire d’une figure incarnée qui maîtrise parfaitement – et avec succès – ces différents codes.

Quelques mots quant au titre de la série, et à cette notion d’iconographie ?

J’ai essayé de relier deux acceptions rattachées au mot « iconographie ». La première étant associée à l’idée de collection d’images, tandis que la seconde renvoie aux représentations figurées d’un sujet, et donc à la construction d’une icône par l’image. Une construction qui emprunte, par ses dogmes et ses directives à respecter, autant aux modèles religieux qu’à l’histoire de l’art profane.

Jeanne Damas n’est pas la seule « it girl/model/business woman » qui ait réussi, pourquoi elle ?

En tant que mannequin / it-girl / influenceuse et business woman d’une entreprise de vêtements et cosmétiques, Jeanne Damas est une figure emblématique. Elle incarne un idéal de beauté et de réussite commerciale. Elle présente une figure publique parfaite ou idéalisée, qui utilise stratégiquement les stéréotypes de la séduction pour dessiner ses propres contours. Elle a fait la couverture de revue économique comme de magazines de mode. Son compte Instagram totalise 1,2 million de followers. Tout cela a affirmé son statut d’icône de la mode auprès des médias et des fans.

On remarque avec Jeanne Damas un développement progressif d’une figure autonome, décrite tantôt comme une « Parisienne », tantôt comme une French girl mondialement reconnue. Elle représente un personnage qui puise dans un mythe iconographique au-delà de l’univers du mannequinat ou de la vie de célébrité.

Qu’est-ce qui te fascine dans son personnage ?

Il me semble reconnaître ici une grande professionnelle de l’image. Peu importe si j’adhère ou non à l’image véhiculée ou au paradigme de construction de celle-ci. L’essentiel est qu’elle génère une forme d’idolâtrie, de fan club, d’identification – essentiellement féminine. J’ai par conséquent tenté de faire une collection d’images que pourrait réunir un admirateur (ou une admiratrice) de Jeanne Damas. 

Comment s’est développé cette collection ?

En tant que personnage public, Jeanne Damas est un être disposant de caractéristiques réalistes, et possède une vie qui semble parfois un peu irréelle – depuis le point de vue de la majorité de ses followers. Dans cette série, j’ai souhaité ne retenir que des indices, des bribes de matérialité, des images fractionnées, incomplètes.

Cette série pourrait être ce qu’un(e) fan de Jeanne Damas pourrait collectionner. Ce serait une personne qui recense tout ce qui émane de Jeanne Damas. Que pourrait-elle saisir, collecter, garder de son idole ? Il ou elle pourrait, bien sûr, copier ses gestes, ses vêtements, son style, mais il ou elle pourrait aussi pousser les choses plus loin en cherchant à en connaître plus sur son identité avec son passeport, ses empreintes digitales laissées dans son maquillage, une mèche de cheveux. Elle pourrait scruter son destin dans les lignes de sa main, ou encore garder telle une relique les traces de rouge à lèvres sur ses mégots de cigarettes.

Comment s’est déroulée la collaboration ?

Les différentes séances étaient très scénarisées. Je venais avec un moodboard rassemblant des images tirées du feed Instagram de Jeanne : des photos de soirées, des images où elles posent pour sa propre marque, des extraits de tutoriels beauté, ses objets fétiches… et quelques exemples iconiques et historiques auxquels ils me semblaient faire référence. Je laissais ensuite Jeanne interpréter son personnage tel que son public le connaît.

Quelles sont les références qui t’ont inspiré ?

Il y a dans le personnage public de Jeanne Damas une large palette de figures féminines, allant de la peinture classique à la femme fatale du cinéma hollywoodien des années 1930, du pop art au tutoriel beauté, en passant par l’e-shop de vêtements. J’ai donc pris plaisir à démêler et à m’inspirer de ces références pour construire la série révélant des éléments plus ou moins connu du modèle.

Par exemple, la figure de l’odalisque (terme désignant une femme de harem dans la littérature) scindée en trois parties dans mes photos s’inspire de poses précises de Jeanne Damas postées sur Instagram. Elles me rappellent à la fois une odalisque d’Auguste Renoir (1870) et un personnage de film d’un film noir. De même, cette façon de présenter des vêtements dans des catalogues est empruntée au Contrapposto classique, qui désignent en art, des postures où la ligne des hanches et la ligne des épaules sont inversées, silhouettes que l’on retrouve par exemple dans les représentations des figures classiques de la Vénus.

D’autres influences plus modernes ?

Lorsque j’ai réalisé la série de photo avec les cigarettes, assez proche de la photo d’enquête, j’avais à l’esprit la série Les cigarettes d’Irving Penn. Certains objets utilisés comme un recourbe-cils pourrait renvoyer à la série Beauty of the Common Tool de Walker Evans (parue en 1955, dans le magazine Fortune). Mais ici, les « outils » choisis sont ceux qui façonnent la beauté.

Concernant la méthode, j’ai trouvé une influence dans des textes développant une pensée critique féministe sur la culture populaire. Je pense notamment à Laura Mulvey, dans Fétichisme et Curiosité, 1996, qui dégageait les contours idéologiques de ce qu’on appelle l’inconscient collectif culturel. Elle écrivait à propos du mythe de Pandore, « combien de nos jours les accoutrements qui forgent le pouvoir de fascination des femmes sont associées à l’artifice (maquillage, produits cosmétiques, style étudié) et que les origines ancestrales, pré-société de consommation, de Pandore en tant que construction artificielle, montrent à quelle profondeur remontent ces images de la séduction féminine comme artifice et illusion. »

Est-ce difficile de travailler avec une star d’Instagram ?

J’imagine que les choses peuvent être assez difficiles si on cherche à sortir du cadre offert par une star d’Instagram. Mon idée était justement de travailler sur des éléments de langage, sur une grammaire visuelle au plus proche de ce qu’elle véhicule en en tant que star d’Instagram. Le sous-texte de cette série ? La beauté est une construction. Il ne s’agit pas de vouloir futilement déconstruire le personnage de Jeanne Damas, ou d’en présenter uniquement un laborieux backstage. Je m’intéresse plutôt à la construction de la beauté elle-même, à travers un personnage emblématique et reconnu comme tel.

Pourquoi le noir et blanc ?

Ce noir et blanc plutôt gris, très peu contrasté créé une distance en opposition à l’effet brillant et coloré des images et/ou série éditoriales dans lesquelles un personnage comme Jeanne Damas est censé apparaître.  

Une anecdote à partager ?

La critique peut parfois être curieuse. Jeanne Damas fume des cigarettes roulées, fidèle en cela à une image de French girl libre. Or dans son rôle d’influenceuse, elle ne peut faire la promotion du tabac – en particulier auprès d’un auditoire jeune et anglo-saxon. Face à ces images, un certain nombre de fans s’est étranglé : comment est-il possible que l’on puisse encore fumer aujourd’hui ?  

Une photo se démarque-t-elle, selon toi ?

Il y a certaines images que je préfère mais disons que j’ai conçu cette série comme un assemblage de photos, une façon de faire un portrait par touches, détails, gestes et objets. Charge au regardeur de reconstruire ou de se faire une idée d’ensemble de ce puzzle disparate.

Trois mots pour décrire Jeanne Damas ?

Jeanne sait quoi.

Et quelques autres au sujet de ce projet ?

« Qui êtes-vous, Jeanne Damaggoo ? »

 

Un travail à découvrir à travers l’ouvrage Iconography- 25 figures of Jeanne Damas :

Iconography – 25 figures of Jeanne Damas, Libraryman, 40 €, 52 p.

 

© Vincent Ferrané