Photojournaliste de formation, Lucas Barioulet a voyagé durant trois mois au Pakistan, afin de capturer l’essence de cette Terre des purs. Sur place, il multiplie les rencontres, capture des visages, des paysages à l’argentique, et révèle un territoire fait de contradictions. Entre guerre et paix, tradition et modernité, tolérance et extrémisme, il parvient à tisser le portrait d’une nation à l’identité multiple et l’histoire riche. Un projet pictural à l’épreuve des clichés. Rencontre.

Fisheye : Tu nous racontes ton parcours ?

Lucas Barioulet : J’ai d’abord fait une école de journalisme à Tours, pendant deux ans. Là-bas, j’ai été formé à la radio, à la presse écriture, à la télé, etc. Durant ma troisième année, je suis parti à San Diego – j’avais anticipé les élections et je voulais être sur place pour réaliser des reportages à la frontière. Ces travaux m’ont permis de piger : c’étaient mes premières expériences. De retour en France j’ai collaboré avec Le Parisien. J’y appris beaucoup : la photo d’actualité, le portrait, comment devenir un couteau suisse ! Mais l’envie de me lancer dans des projets plus longs m’a rattrapé – notamment des sujets sur les Républiques islamiques. J’ai démarré avec la Mauritanie. Au cours de deux voyages de plusieurs mois, j’ai traversé le pays de long en large, parfois accompagné d’amies rédactrices qui écrivaient en parallèle…

Mais ensuite est apparu le Covid : j’ai commencé à documenter les services de réanimation et, au bout d’un an, j’ai saturé. C’est à ce moment que j’ai décidé de partir au Pakistan…

Quelle est ton approche photographique ?

Venant du monde de la presse, ce qui m’a manqué pendant longtemps, c’était de pouvoir prendre le temps. Désormais, je fais beaucoup moins d’images – d’autant que je travaille en argentique. Aujourd’hui je suis plutôt un photographe documentaire travaillant essentiellement sur les régions Moyen-Orient et Afrique. Mon objectif ? Montrer quelque chose de différent, avec une part de subjectivité assumée. Mon background me pousse à me documenter énormément sur les régions où je voyage, je passe beaucoup de temps sur place, à parler avec les habitants, à m’immerger… J’aime aussi chercher des angles intéressants. Je travaille, enfin, souvent seul, en partant à la rencontre de certaines régions.

Qu’est-ce qui t’a donné envie d’explorer le Pakistan ?

Je voulais m’y rendre depuis pas mal de temps. Depuis l’élection d’Imran Khan, en 2018, le gouvernement souhaite développer le tourisme, et obtenir un VISA est devenu plus simple. C’est aussi un pays qui se tient dans l’ombre de ses voisins. On entend toujours les mêmes échos ce qui rend tout travail compliqué. Mais le territoire demeure mystérieux, il peut même inspirer la crainte. J’avais un peu l’impression de me rendre dans un endroit où j’avais tout à découvrir.

C’est une société contradictoire, faite de paradoxes. Un régime totalitaire comprenant des transgenres tout à fait acceptés, qui peuvent voter… Tout cela me fascinait.

Peux-tu nous raconter son histoire ?

C’est l’histoire d’un pays de moins de 100 ans, créé dans l’une des régions les plus instables au monde, avec pour rêve d’être le « Pays des Purs ». Une société parfaite, une utopie, challengée par de nombreux problèmes. Des tribus pachtounes du nord, aux bergères des montagnes du Karakoram, de la jeunesse débridée de Lahore aux transgenres d’Islamabad, l’unité du Pakistan semble ne reposer qu’autour d’un lien sacré : celui de l’Islam. Mon idée était donc d’interroger ces habitants : qu’est-ce que ça représente, être pakistanais ? Quel est leur sentiment d’appartenance à cette nation ?

Des rencontres t’ont-elles particulièrement marqué ?

Lorsqu’on voyage seul, les gens sont plus enclins à nous accepter, nous inviter chez eux – d’autant que l’hospitalité là-bas est incroyable ! Je me souviens d’un jeune qui s’appelle Atar, avec qui j’ai passé beaucoup de temps. Il était très ouvert d’esprit, tout en venant d’une famille conservatrice. Il était amoureux d’une fille qui avait été mariée de force et négociait, depuis un an, son divorce – un événement très rare dans un tel endroit. Nous échangions beaucoup sur la religion, la liberté…

Je pense aussi aux chrétiens du Pakistan qui mènent une vie terriblement difficile. On pourrait les comparer aux Intouchables d’Inde…

Enfin, les jeunes d’Islamabad m’ont marqué. Eux qui étouffent un peu dans ces carcans d’autorité. Ils m’emmenaient dans les montagnes, où ils fumaient du hasch, écoutaient de la musique, faisaient des dérapages avec leur voiture… Ils étaient très curieux de notre quotidien, en France.

Tu as mentionné les personnes transgenres. Qu’en est-il de leur statut ?

On les appelle les Hijras. Elles descendent des eunuques de l’Empire moghol. À l’époque, leur statut était prestigieux : elles étaient chargées de l’éducation des familles des empereurs et étaient castrées pour éviter les viols. Avec le temps, cependant, elles ont dégringolé les classes sociales et se trouvent maintenant en bas de l’échelle. Elles ont également, dans la culture pakistanaise, un pouvoir un peu mystique.

Aujourd’hui, la plupart d’entre elles vivent dans la prostitution. Au Pakistan, le sexe hors mariage est interdit. Elles comblent donc ce vide, ce qui est tragique. Elles ont un statut « transgenre » sur leur carte d’identité, et vivent dans des maisons dirigées par des gourous qui les « gèrent ». Certaines subissent des opérations pour se transformer, d’autres non. Mais toutes font intégralement partie de la société.

Comment sont-elles perçues, par le reste de la nation ?

Au cours des dernières années, leur statut a beaucoup été discuté : aujourd’hui, elles peuvent se présenter aux élections, par exemple. Mais la plupart restent issues des classes très populaires, misérabilistes.

Elles sont dans l’ensemble mal vues. Si leurs parcours sont tous différents, ils se ressemblent : une enfance très dure, une adolescence mal vécue, car c’est là qu’elles réalisent en général leur différence. Lorsqu’elles la dévoilent, elles sont immédiatement mises à la porte, et récupérées par les « gourous ». C’est une existence difficile, on recense beaucoup d’histoires de viols. Ce sont également elles qui doivent assurer leur propre sécurité.

Pourquoi avoir choisi de travailler à l’argentique ?

Pour prendre le temps, tout simplement. C’est compliqué de photographier dans ces pays, car les gens ne sont pas vraiment habitués à l’appareil. Il y a, de plus, un lourd passé d’espionnage, avec des agents de la CIA qui se sont fait passer pour des humanitaires, des journalistes par exemple. Les photographes attirent donc la méfiance. Si j’aurais pu essayer de « voler des images », j’ai préféré jouer le jeu à fond : prendre un boîtier Mamiya moyen format, mon trépied, mon posemètre… Tout cela m’a obligé à m’identifier, à expliquer mon projet, à lancer l’échange, le dialogue.

Il me fallait aussi réfléchir à ce que je voulais donner à voir, car j’étais limité en images. J’ai donc shooté comme si j’étais dans un studio en pleine rue : je prends en général mes photos après cinq à dix minutes de discussion. Le sujet finit par oublier qu’il ou elle est en train d’être photographié·e. Tout devient plus naturel ainsi.

Mais tu ne t’es pas limité au portrait…

Non. Pour moi, un portrait n’est pas seulement humain. On peut refléter un pays via ses paysages. Les défis auxquels fait face le Pakistan sont aussi liés à sa situation géographique, ses tensions politiques… Il me fallait montrer à quoi ressemblait l’espace. Ses montagnes, ses fermes, ses lieux de culte viennent donc enrichir les portraits. Cela souligne la forte identité religieuse, mais aussi les climats durs – les températures qui chutent l’hiver, les sommets à 4000 mètres, la frontière afghane en zone instable et ses conflits latents… Je voulais révéler tout cela via des paysages figés.

Il y a en effet une sensation de lenteur qui se dégage de tes images.

C’est un pays qui vit à 10 000 kilomètres à l’heure. Les rues sont bondées, polluées, tout bouge dans un rythme soutenu, et c’était important pour moi de ralentir, de me poser avec les gens. Vivre avec différentes personnes m’a aussi permis d’appréhender plusieurs réalités. Je considère qu’en tant que photographe, on demande beaucoup et on donne, au final, peu. C’était également important pour moi de proposer quelque chose en retour : leur amener des tirages, leur partager mon parcours, mon histoire… Tout cela m’a permis de ne pas courir partout.

Quelle image souhaitais-tu montrer ?

J’étais animé par l’envie de dévoiler quelque chose de différent. On montre souvent les accusés de blasphèmes, les violences des manifestations… Je voulais casser les idées préconçues nées de la propagande hollywoodienne – je pense notamment au film Zero Dark Thirty ou à la série Homeland, qui ont contribué à partager une vision binaire et caricaturale du pays. Il me fallait offrir des clés de lecture pour que les regardeurs s’interrogent, et questionnent ce qu’ils pensent savoir du territoire.

Cela dit, le Pakistan reste évidemment un pays à risque, il faut en être conscient ! Savoir où on met les pieds, avec quelle ethnie on se trouve, connaître les codes… Il faut savoir que le gouvernement parle et marchande avec les talibans, qu’il possède un service de contre-espionnage très virulent, et que la question de la religion est très délicate (on note par exemple une loi très dure sur le blasphème). La France a très peu de moyens de nous sortir d’un mauvais pas… Mais on ne peut pas limiter un pays à ses dangers, alors que toute une partie de sa communauté aspire à vivre différemment.

La nouvelle génération, notamment ?

Eux seuls décideront de l’avenir du pays, dans les prochaines années. Ils ont deux options : se renfermer sur eux-mêmes, dans un extrémisme religieux qui gangrène le pays, ou se diriger vers une nation plus moderne, ouverte sur le monde. Grâce à l’accès à internet, les jeunes développent un véritable intérêt pour l’occident, tout en restant fier·e·s d’être pakistanais. Ils souffrent également beaucoup de l’image du pays, depuis les années 2000 : celui-ci est perçu comme le terreau du terrorisme.

C’est-à-dire ?

En 2001, les Américains ont envahi l’Afghanistan, en leur laissant un choix très restreint : le pays pouvait les soutenir, où être « renvoyé au moyen-âge ». Le gouvernement a donc choisi de se placer du côté des États-Unis, mais cette décision a provoqué des tensions avec leurs voisins, qui ont, en retour, perpétué des attaques sur le territoire en guise de représailles. C’est un peuple qui a énormément souffert.

Quelles sont les conséquences d’un tel conflit ?

Une autre génération de jeunes, issue des classes populaires plus pauvres, qui n’ont pas accès au reste du monde et grandissent dans un enseignement religieux qui se résume à la lecture du Coran sont plus fermés au progrès. D’autant que de plus en plus de ces écoles fleurissent dans le pays. Deux jeunesses s’opposent donc, sans qu’on sache laquelle prendra le contrôle du pays…

Aurais-tu une dernière anecdote à nous partager ?

Durant quelques jours, j’ai été hébergé dans une famille pachtoune, et je n’étais pas censé être en contact avec les femmes de la maison. Un jour, mon hôte m’apprend que sa belle-sœur et sa fille aimeraient devenir photographes, et il demande que je leur donne un cours. Je commence donc à parler d’éditing, d’histoire du médium… une demi-heure s’écoule, et le père va se coucher. Seul reste le frère, qui s’endort dix minutes plus tard… Soudainement, les filles me posent plein de questions : « que portent les Parisiennes ? Comment sortent-elles ? À quoi ressemblent les Français ? » Nous avons discuté de tout et de rien, et le lendemain, le père est venu me voir pour me féliciter, parce qu’elles avaient adoré la leçon !

Plus tard, la pratique s’est poursuivie dans la rue, à Peshawar – une ville très conservatrice, des groupes terroristes ayant des attaches là-bas. Le père m’a laissé en plein centre, accompagné des deux filles : un blanc avec deux Pakistanaises et des appareils photo… Moi qui essayais de ne pas trop attirer l’attention ! Nous avons finalement filé dans un parc où moins de gens pouvaient nous dévisager…

© Lucas Barioulet