Vincent Ferrané a photographié dix-sept artistes femmes dans leur studio parisien. En 2018, il signe Visitor, une série devenue livre. Un projet publié aux éditions Libraryman.

Fisheye : Pourrais-tu présenter le projet Visitor en quelques mots ?

Vincent Ferrané : Visitor forme un ensemble de portraits d’artistes femmes dans leur atelier. Le slogan porté en 1989 par le collectif des Guerrila Girls dans leur célèbre affiche Do women have to be naked to get into the Met. Museum ? est atemporel. J’ai photographié dix-sept femmes-artistes dans leur ateliers, à travers les outils utilisés et leurs gestes. Je me suis aussi intéressée à la relation entre leur corps et l’œuvre qu’elles élaborent. La série se concentre sur le processus de création et non sur la question du genre. J’ai ainsi phtographié Amélie Bertrand, Apolonia Sokol, Caroline Corbasson, Chloé Quenum, Eva Nielsen, Georgie Russell, Jeanne Briand, Jennifer Caubet, Julie Beaufils, Lucille Uhlrich, Marion Verboom, Mathilde Denize, Maude Maris, Mimosa Echard, Mireille Blanc, Sarah Trouche et Zoé de Soumagnat. Toutes font partie de la scène artistique émergente parisienne. Elles sont des artistes dont j’apprécie le travail et qui ont des pratiques artistiques variées telles que la peinture, la sculpture, l’installation, la performance, etc. Ce projet a  fait l’objet d’un livre publié aux éditions Libraryman, dans lequel apparaissent les femmes dans l’ordre cité ci-dessus.

Tu as focalisé ton travail sur la production artistique de ces femmes dans leur atelier, plutôt que sur les femmes elles-mêmes, pourquoi ? 

L’atelier n’est pas un simple espace, il représente l’artiste. Souvent intime et complexe, c’est une zone de liberté, d’expérimentations, de travail acharné et de doutes. Si la situation des femmes artistes évolue, le processus est encore lent. En 2018, les artistes femmes sont majoritaires dans les écoles d’art, cependant, elles restent encore  sous-représentées dans le monde de l’art.

Pour certaines artistes, l’atelier est une pièce de leur propre maison, pour d’autres, un espace temporaire qu’elles investissent puis quittent. Il s’agit parfois d’un lieu vécu, parfois d’un espace imaginé et toujours de mise en abîme de l’artiste.

Quelle est l’origine de ce travail ?

L’idée du projet m’est apparue en lisant Why Have There Been No Great Women Artists?, un essai signé par l’historienne de l’art américaine Linda Nochlin. Dans cette publication paru en 1971, elle montrait comment, dans le passé, le contexte socio-économique et institutionnel ne permettait pas de se réaliser artistiquement. Je me suis alors demandé quelle était la situation en 2018, à Paris. Les rapports rédigés par les associations comme AWARE (Archives of Women Artists Research and Exhibitions) ou comme L’Observatoire de l’Égalité du Ministère de la Culture, témoignent de la sous-représentation des femmes artistes. Si les femmes représentent 60% des étudiants dans les écoles d’art, elles ne constituent que 30% des lauréates des prix d’art contemporains.  Ces questions ont également trouvé une résonance dans mon histoire familiale, puisque ma grand-mère avait été admise aux Beaux-Arts de Paris, dans les années 40. Elle était l’une des rares femmes de sa promotion. Malgré sa passion, elle avait renoncé à sa carrière artistique pour se consacrer à son mari médecin et à sa famille. Véritable choix personnel ou reproduction d’une norme sociale ? Les mentalités de l’époque, – notamment bourgeoises – ont constitué une entrave à l’émancipation des femmes artistes.

Quelle image de ces femmes voulais-tu capturer ?

J’ai choisi de faire cette série en intégrant les paradoxes de la représentation de l’artiste femme. Loin d’essentialiser un art « féminin », j’ai voulu décrire leur quête de liberté. J’ai observé comment elles intègrent leur condition de femme dans leur production. Pour certaines, le genre est secondaire. Pour d’autres, le fait d’être femme investit le discours comme la création. Plusieurs artistes de la série sont mes amies. J’ai été surpris d’entendre leurs opinions à ce sujet.

Avais-tu d’autres références en tête ?

La photographie d’atelier est presque un genre en soi. En réalisant mes images, j’ai pensé aux Maîtres et ateliers par Alexander Liberman ou aux portraits d’atelier de Giacometti réalise par Henri Cartier Bresson. Aussi, j’ai été inspiré par les images d’Hans Namuth montrant la gestuelle de Pollock – procédé utilisé plus tard par Henri-Georges Clouzot dans le film Le mystère Picasso. Comme le montrait l’exposition Dans l’Atelier, présentée au Petit Palais en 2016, historiquement, la photographie d’atelier est un genre masculin. Seules Louise Bourgeois et Joan Mitchell ont fait figure d’exception. La photographie d’atelier s’est finalement calquée sur une vision de l’histoire de l’art occidental elle-même androcentrée. La série puise l’idée d’une « chambre à soi » développée par Virginia Woolf, car l’atelier est un lieu indispensable à la création et pour lequel il faut se battre. Je me suis aussi appuyé sur La poétique de l’espace de Gaston Bachelard.

Qu’as-tu appris en intégrant ces ateliers ?

L’artiste peut soit être admiré, soit être traité avec dédain pour son côté superficiel ou oisif. À travers cette série, je m’efforce de témoigner sur ce que signifie être artiste au quotidien. Parfois, l’artiste prépare une exposition et l’atelier devient une ruche peuplées de pièces prêtes à être expédiées. D’autre fois, les pièces ne se sont pas vendues, mais il faut continuer à créer. J’ai réalisé cette série à Paris mais ce sujet pourrait être développé dans d’autres villes, tant la dimension sociale est évidente.

Comment as-tu vécu la réalisation de projet ? 

Sans mise en scène, je me suis adapté aux processus de chacune. Je voulais capter avant tout l’énergie, la tension et l’engagement. L’utilisation du flash donne une forme d’unité à toutes les photographies, et participe à la création d’un dialogue commun. En tant que photographe et homme, je suis un « étranger » dans un espace intime de création, dans lequel je dois composer avec mon identité, ma culture, mon histoire, tout en restant le plus juste possible. Le termeVisitor souligne cette intention. Il y a en cela des similitudes avec mon précédent projet Milky Way, dans lequel je tentais de trouver une place au sein d’un huis clos familial.

Visitor, Libraryman, 104 pages, 45€

© Vincent Ferrané