Après avoir rencontré et photographié, en 2020, des travailleuses domestiques venues d’Afrique et d’Asie au Liban, Aline Deschamps a pris soin de garder contact avec elles. Deux ans plus tard, elle s’envole pour la Sierra Leone dans le but de retrouver ces femmes, anciennes victimes d’esclavage moderne comme d’abus physiques, mentaux et sexuels. Comment se reconstruire après un tel traumatisme ? Peut-on surmonter la peur, la honte, la colère ressenties ? Avec une sensibilité à toute épreuve, la photographe tente de témoigner d’une reconstruction complexe et d’une communauté invisibilisée. Voici la deuxième partie de cet entretien passionnant. Et pour (re)lire la première partie, c’est par ici.

Fisheye : As-tu poursuivi ta documentation après le retour de ces travailleuses en Sierra Leone ?

Oui. Depuis le commencement de la série, il s’est aujourd’hui passé exactement deux ans au cours desquels je suis restée en contact avec ces femmes. En septembre 2020, donc, un premier groupe arrive finalement à être rapatrié – ce qui tenait presque du miracle !

À leur retour, elles m’ont fait part de leur joie de rentrer dans leur village, de retrouver leurs enfants, mais aussi des obstacles auxquels elles étaient confrontées : une réintégration professionnelle difficile et un rejet des familles. Il m’a fallu près d’un an et demi pour m’organiser et les retrouver à Makeni – une ville luxuriante du nord de la Sierra Leone qui abrite de nombreuses femmes victimes de la traite revenant du Moyen-Orient.

Qu’as-tu rapporté de ce nouveau voyage ?

J’ai renoué, en février 2022, avec Lucy, Fatmata, Aminata et d’autres femmes que j’avais connues au Liban, et j’ai aussi rencontré de nouvelles personnes : Emma, ​​Kadiatu, Zainab entre autres, qui revenaient du Koweït, d’Oman, d’Arabie Saoudite et d’autres pays du Golfe. Toutes partageaient un même socle d’expériences communes au Moyen-Orient : racisme, esclavagisme, abus physiques, mentaux et sexuels pratiqués sous le système de la kafala. C’est pourquoi j’ai décidé de nommer ce nouveau chapitre de documentation « A life after kafala ».

Certaines d’entre elles, une fois rapatriées, évitent même de retourner dans leur village à cause du poids de la culpabilité, de la honte et de la peur : culpabilité d’avoir coûté de l’argent au lieu d’en avoir rapporté à leur famille, honte d’avoir été agressées physiquement, mentalement et parfois sexuellement, et peur de ne pas pouvoir rembourser les prêts encore en cours ayant servi à payer leurs trafiquants.

Du Liban à la Sierra Leone, comment as-tu travaillé avec ces femmes pour construire ton projet ? Pourquoi avoir croisé image et texte ?

J’ai toujours voulu collaborer avec elles, afin qu’elles puissent avoir l’aval sur leur représentation, elles qui étaient dénigrées au Liban. J’ai l’impression que ce qu’il en reste n’est pas forcément une représentation d’« anciennes employées de maison », mais la représentation d’une communauté de femmes avant tout.

Souhaitant privilégier l’échange, je me suis donc naturellement interrogée : comment pouvais-je retracer cette violence latente et intime d’être séparées de nos proches parfois pendant des années ? Comment traduire cela selon leurs propres mots et silences ? En juxtaposant les lettres manuscrites de ces femmes et de leurs familles à des images de leur vie quotidienne, j’ai eu envie de mettre en lumière le lien avec leur pays d’origine, la résilience retrouvée dans une vie de groupe et la puissance du lien maternel qui permet à la fois le poids des sacrifices et le devoir de survie – malgré la distance.

De plus, ces lettres, écrites à la main, sont cruciales, car les sujets parlent pour elles-mêmes, évitant ainsi stigmas et interprétations erronées. Elles permettent, enfin, de rendre compte d’une violence plus latente et personnelle : celle d’être bloquée dans un pays étranger et de communiquer l’ineffable.

Tu nous parles d’une photographie de ton choix ? (Ci-dessous, NDLR)

Les termes « trafic d’êtres humains » et « esclavage moderne » peuvent sembler hermétiques. C’est pourquoi je pense que les visuels aident à saisir leur sens pratique. Qu’est-ce que cela veut dire dans la vie de tous les jours ? Dans le foyer familial ? Je pense que plus nous sommes confrontés à des histoires intimes, plus nous pouvons nous connecter aux sujets et développer de l’empathie. Parce que tout ce qui est personnel est universel.

Ainsi, un des souvenirs qui m’a le plus touchée quand je suis allée en Sierra Leone, c’est quand Lucy (à gauche) m’a dit que sa fille Ugyatu (au milieu) ne la reconnaissait plus comme sa mère. Il faut comprendre le contexte : Lucy a été réduite à l’esclavage au Liban pendant près de deux ans, Ugyatu, alors âgée d’un an, a grandi avec la tante de Lucy (à droite). Deux ans après, lorsque Lucy a enfin été rapatriée, sa fille était trop jeune pour comprendre que sa mère était revenue. Elle ne la reconnaissait pas. Pour elle, sa mère est celle avec qui elle a toujours grandi : sa grand-tante. Ugyatu continue donc pour l’instant à vivre avec cette dernière, parce qu’elle le préfère. Quand je demande à Lucy ce qu’elle en pense, elle me répond toujours : « Je suis tellement reconnaissante que ma tante prenne soin de ma fille comme la sienne. Et un jour, quand Ugyatu sera plus grande, je lui raconterai mon histoire. »

C’est l’une des nombreuses tragédies familiales que subissent les travailleuses domestiques migrantes piégées au Moyen-Orient, qui ont sacrifié une partie de leur vie pour leurs enfants, et qui doivent les laisser grandir en leur absence.

Des événements t’ont-ils particulièrement marquée durant cette aventure ?

Malgré leur réintégration difficile, j’étais constamment impressionnée par la communauté que ces femmes avaient réussi à créer et la force qui en émanait.

À Makeni, j’ai observé des femmes créant leur propre organisation, Dowaunite, prenant le micro dans les marchés pour protester haut et fort contre la traite humaine, faire du théâtre de rue et pour expliquer de manière pédagogique le système de la kafala afin d’empêcher que d’autres jeunes femmes ne tombent dans le même piège qu’elles. Je les ai vues créer des opportunités d’emplois locaux en proposant des ateliers de couture, et mener des projets agricoles afin de subvenir à leurs besoins et générer des revenus.

À la fin de mon séjour, ces femmes ont même organisé un concours de beauté ouvert uniquement aux anciennes victimes de traite humaine. Elles défilaient, dansaient, étaient redoutablement séduisantes et absolument magnifiques dans leurs robes de gala ! J’ai senti qu’elles jouaient à nouveau le jeu d’être une femme, défendant leur parcours avec grâce, beauté et puissance – ce qui était le but ultime de cette série.

© Aline Deschamps