Au lendemain du Brexit, Kamila K Stanley, photographe britannique d’origine polonaise installée en France, voit sa vision de l’Europe complètement bouleversée. Avec Declaring Independence, elle entreprend un tour loufoque de ses pays, vu comme une véritable collaboration. À chaque arrêt, l’œuvre d’un designer croise la route d’un ou une inconnu·e pour composer la mosaïque haute en couleur d’un continent dont « il faut prendre soin ». Une injonction touchante à la solidarité dans un espace où l’intolérance gagne de plus en plus de terrain. Entretien.

Fisheye : Comment est née la série Declaring Independence ?

Je suis anglaise, descendante d’une famille polonaise – du côté de ma mère – qui a été très marquée par la Seconde Guerre mondiale. Cette diaspora, c’est une chose avec laquelle j’ai grandi et qui m’a beaucoup marquée : lorsque tu entends parler plein de langues différentes à la maison, tu sais que tu viens un peu d’ailleurs. J’ai également vécu dans plusieurs pays : ma famille a emménagé en France lorsque j’étais petite, puis j’ai habité en Espagne, en Autriche, au Portugal… Je pense que, de manière inconsciente, je me sentais très européenne, sans même me questionner là-dessus.

Et puis, le 23 juin 2016 a été voté le Brexit. Ça a été un véritable choc, parce que jusqu’aux sondages de la veille, les résultats du référendum annonçaient autre chose. C’était une « gueule de bois », le lendemain. Tout à coup, je me réveille, et je n’ai plus cette citoyenneté. S’il y a d’abord eu la galère administrative – la carte de séjour, le changement de statut fiscal, de banque, d’assurance maladie – il y a également une autre conséquence dont on ne parle pas beaucoup : celle de la « crise d’identité ». Soudainement, on t’enlève une partie de quelque chose qui paraissait un peu immuable. Tu n’as plus les mêmes droits que celles et ceux avec qui tu as grandi, etc. C’est de cela que j’ai eu envie de parler à travers un projet photo.

Peux-tu nous expliquer ce titre ?

Lorsque la Grande Bretagne a quitté l’Union Européenne, les partisans du Brexit – comme Nigel Farage et Boris Johnson – ont célébré ce jour comme leur « independence day » (une référence, tirée par les cheveux, à l’indépendance américaine). J’ai voulu me réapproprier ce terme. Pour certaines personnes, dont moi, l’indépendance est plutôt synonyme de circuler librement, d’aller de pays en pays, de rencontrer des gens, s’émanciper des gouvernements réactionnaires… C’est donc un titre assez ironique.

Quelles bases as-tu posées à ton projet ?

Je souhaite me rendre dans les 27 pays de l’Union européenne et y photographier des gens. L’idée est de mettre en valeur des profils diversifiés, souvent sous-représentés dans des médias traditionnels : les personnes queers, racisées, handicapées, âgées… Toutes ces catégories qui ont tendance à être délaissées. Je les shoote ensuite dans leur vie de tous les jours, chez eux, dans la rue… Si l’influence documentaire est présente, je ne voulais pas qu’elle soit trop imposante. J’ai préféré me diriger vers quelque chose de plus créatif, de plus collaboratif : travaillant dans la mode, j’ai utilisé mes contacts pour récolter des vêtements que j’emprunte à de jeunes créateurs européens et britanniques. Des jeunes, souvent sorti·es d’école, qui réalisent des tenues exubérantes et subversives.

Toutes les rencontres ont bouleversé le projet. J’étais surprise, au début, car je ne savais pas à quoi m’attendre, mais le projet a été très bien accueilli.

À Copenhague (Denmark), Elisa porte une robe AMANDA BUGGE

Et tes modèles, tu les as choisi·es comment ?

Dans chaque pays je rencontre des résidents locaux: toute personne, étrangère ou non, vivant sur le territoire. J’utilise beaucoup les réseaux sociaux, notamment Instagram. Avant de partir pour chaque pays, j’ai l’habitude de publier une annonce, et de demander aux gens de relayer. Ensuite, le bouche-à-oreille se met en place. Ma famille étant éparpillée un peu partout, elle fait également passer le mot.

Mais il est vrai que j’essaie aussi de shooter des personnes qui n’appartiennent pas à ma génération – et qui sont par conséquent moins présents sur Instagram. Dans ce cas, je demande aux modèles plus jeunes s’ils ont des connaissances, des grands-parents qui aimeraient participer…

Comment se sont passés tes échanges avec elles et eux ?

J’ai pour habitude de leur montrer les vêtements que j’emporte avec moi et de leur laisser choisir la tenue qu’ils ou elles souhaitent revêtir. La plupart sont ravi·es de pouvoir porter des habits venus d’ailleurs, qu’ils et elles ne voient normalement que dans les revues de mode, mais d’autres se contentent de sélectionner un accessoire, qui complète leurs propres vêtements. Dans le sud, près de Sète, par exemple, j’ai photographié une ostréicultrice – elle s’occupe de l’élevage d’huitres – avec sa salopette de travail. On a sublimé cette tenue avec une sorte de voile tissé à la main par des créatrices parisiennes. C’était comme une juxtaposition de plusieurs mondes, de plusieurs cultures. Un mélange très intéressant.

À Loupian (France), Anaïs porte une cape PANGEA

Quelle est ta vision de la mode ?

C’est quelque chose de très politique. C’est ce qui définit l’image qu’on a d’une personne, son rang, sa classe sociale… Inconsciemment, on juge, on se dit qu’une personne porte telle ou telle chose parce qu’elle appartient à un groupe. Venir jouer avec ces codes, les bousculer permet de donner un certain pouvoir à la personne photographiée.

Donner à chaque personne le choix de son vêtement, c’est aussi lui demander de prendre part, de façonner l’image de l’Europe qu’il ou elle souhaite refléter. Je voulais m’écarter du photojournalisme conventionnel qui est prétendument neutre; et dans lequel les sujets ont un rapport passif à leur image.

Comment finances-tu ce travail d’envergure ?

Pour l’instant, ce projet est autofinancé. J’ai candidaté à de nombreuses bourses, bien sûr, mais le processus est très long, et bien souvent, on est refusé sans aucun retour… J’ai donc fini par me lancer toute seule. J’ai pour l’instant voyagé dans six pays, et il est certain que je ne pourrai pas tout réaliser sans aide.

On m’a conseillé d’essayer d’obtenir une aide financière d’une organisation européenne, mais je pense que le fais de ne pas dépendre de ce genre de structures m’a permis d’affirmer un œil plus critique, de voir les choses sous un angle différent, de percevoir les failles du projet européen. C’est ce que j’essaie de souligner à travers mes images : il ne s’agit pas d’une propagande pro-européenne, mais plutôt d’une série questionnant un peu cette union.

à g. Vienne (Autriche), Anya porte une tenue CHRISTINA SEEWALD, stylisme par Yovan Glusica, à d. Athènes (Grèce), Anastasia porte une robe MARIANNA LADREYT et sac SERAPIS MARITIME. Stylisme de Valeria Chrampani

Tu défends donc un projet engagé…

Oui, j’ai beaucoup appris en réalisant ce travail. Je me suis pris de nombreuses claques aussi. J’ai vraiment compris que l’Europe était en crise. En Grèce, par exemple, on a pu confronter l’image touristique des belles îles et plages à la réalité : le pays a subi une énorme crise financière. Le jour de notre arrivée, dans le taxi, nous avons traversé une manifestation. Si nous ne comprenions pas les panneaux des participant·es, nous avons reconnu des croix gammées. Le conducteur nous a finalement expliqué qu’il s’agissait d’une manifestation antifasciste. L’aube dorée, un parti d’extrême droite grec, avait pris énormément de pouvoir depuis la crise, et possédait de nombreux sièges au gouvernement. Grâce à cette puissance, ils commanditaient des meurtres. Ce jour-là, les membres du parti étaient condamnés au tribunal. C’était complètement fou de découvrir cela sur place alors que c’est une conséquence directe des mesures d’austérité imposées par l’Union européenne. Et deux ans sont passés depuis, la guerre en Ukraine gronde, le travail continue et endosse de nouveaux sens…

Finalement, à travers ce projet, j’ai envie de montrer que l’Europe est quelque chose qu’il faut soigner. Dans les séries de chaque pays, j’essaie notamment de coupler des images très léchées à d’autres clichés qui soulignent le mécontentement, les faiblesses du projet européen.

Outre sa profondeur, Declaring Independence est une série très colorée. Pourquoi cette vision bariolée de l’Europe ?

La couleur est quelque chose qui me parle, qui fait partie de mon style, de ma manière de voir le monde. Si la série existe désormais depuis plusieurs années, j’avais, au départ, envie de montrer aux gens que l’Europe est belle. Que l’on n’y trouve pas seulement des mecs diplomates en costard à Bruxelles, mais aussi une communauté riche, colorée, diversifiée, surprenante.

Aussi, ce projet est réalisé avec une minuscule production. C’est essentiellement moi toute seule avec mes boitiers argentiques. Donc les choix esthétiques sont surtout dictés par l’environnement à ma disposition. Comme je ne peux pas porter de matériel encombrant, j’ai dépendu du soleil comme éclairage principal, ce qui donne cette intensité à la série. Parfois, on a du retard, on se retrouve dans la pénombre, à la lueur Tungsten de lampadaires… Ces contraintes me font sortir de ma zone de confort, et résultent en une palette chromatique très riche. 

à g. Copenhague (Denmark), Asha porte une veste HÔTEL VÊTEMENTS & une robe DAY BIRGER ET MIKKELSEN, à d. Budapest (Hongrie) Aliz porte un haut VALENTIN SZARVAS, une robe FANNI EPERKE et des bottes RÉKA MADÁCSI. Budapest, Hongrie. Stylisme par Anita Varga

Y a-t-il une symbolique particulière aux palettes utilisées ?

Chaque pays a en quelque sorte sa propre couleur, sa propre identité. L’Italie, c’était de gros ciels bleus très lourds, une chaleur intense. La Scandinavie ? Des teintes rosées, froides, peu de lumière finalement, puisqu’ils ont moins de soleil que nous. En France, dans le sud où j’ai grandi, on retrouvait un blanc un peu iodé, etc.

On ne peut s’empêcher de ressentir une certaine union familiale dans tes images. Pourquoi ?

Avant tout, ce projet est porté par l’histoire de mon grand-père. Son histoire est celle de l’Europe. Il est né sur une ferme en Pologne, endroit qui fut décimé par la Seconde Guerre mondiale. Enfant migrant, il a traversé tout le continent, fuyant de pays en pays. Il portait avec lui une boite contenant des photos de famille, un dictionnaire, et des papiers d’identité usés. Il a été recueilli par des gens qui l’ont fait passer pour leur enfant, séjourné dans des camps de réfugiés… Sans cette solidarité et cette aide d’autrui, ma famille et moi, on n’existerait pas.

Je lis également beaucoup de textes sur le rapport à la mémoire, la transmission. On retrouve ces notions chez beaucoup d’enfants de la diaspora : on comprend qu’on ne vient pas d’un seul endroit, qu’on a des racines différentes et qu’on est rattachés à une plus grande communauté. On nait aussi avec un besoin de recherche : une sensation de toujours chercher son chez soi.

à g. Livorne (Italie), Li porte une robe ÈTRE COUTURE. Stylisme par Antonio Chiocca, à d. Diop porte une salopette ANNA SÓLVEIG & un collier EMBIRIKOS. Stylisme par Antonio Chiocca

Tu nous racontes une anecdote de shooting ?

L’Italie a été le premier pays qu’on a shooté : c’était vraiment spécial, je ne m’attendais pas à une telle ampleur. Nous y sommes allé·es juste après le déconfinement, et avons été surpris·es de l’enthousiasme des gens sur place. Ils n’avaient pu ni créer ni voyager pendant deux ans, ce qui explique peut-être leur enthousiasme de prendre part à ce projet un peu fou

Dans un bar, on a rencontré Antonio Chiocca, un styliste qui s’est pris de passion pour ce travail. Il nous a emmené·es à un endroit connu seulement des locaux et accessible uniquement en voiture. Nous sommes donc parti·es vers cette falaise avec deux des mannequins : Diop, d’origine ghanéenne, et Li, venu de Chine et étudiant à Florence. Forcément, on arrive en retard : il nous fallait escalader tout un endroit, mettre les vêtements sur notre tête pour qu’ils ne prennent pas l’eau… La fin du shooting s’est déroulée au flash parce que le soleil se couchait, mais finalement c’était encore mieux ! La lumière avait des tons violets très cool, c’était magique !

Des artistes ont-ils influencé ta manière de photographier cette Europe ?

Une vague de jeunes photographes britannique m’a influencée, oui : Harley Weir, Tom Johnson, Jamie Hawkesworth… Ils et elles se sont intéressés à des personnes atypiques, issues de classes sociales peu inclus dans les médias.

Tom Johnson a par exemple photographié un petit village du Pays de Galles et la classe ouvrière qui y habite. Jamie Hawkesworth a quant à lui publié The British Isles, un livre dans lequel on retrouve des gens ordinaires, mais photographiés de manière très sensible, peu “documentaire » à mon sens

Je pense aussi à des artistes qui changent actuellement le monde de la mode, comme le photographe Addy Campbell ou le styliste Ibrahim Kamara. Ils bousculent beaucoup nos rapports au vêtement, au genre et à la race, ce sont des pionniers.

Les notions de mémoire, des traumatismes de nos ancêtres me fascinent également. Je trouve les textes de Delphine Horvilleur à ce sujet très pertinents.

Enfin, le magazine Holiday, qui cible, pour chaque numéro, un pays, organise un street casting et réalise la revue avec les gens que l’équipe trouve sur place m’a évidemment beaucoup plu !

à g. Paris (France), Farès, Tessa, Sawsan et Yamsin portent ADAM JONES, LA FAMEUSE et ROSIE EVANS. Drapeau par PANGEA. Stylisme Phoebe Butterworth, à d. Balaruc (France), Brigitte porte une doudoune ENFANTS DU CIEL, collier KCHOUSH

à g. Vienne (Autriche), Michi porte une veste AGNES VARNAI, stylisme par Yovan Glusica, à d. Luma porte une robe PAUL SCHOENAUER, stylisme par Yovan Glusica

à g. Vienne (Autriche), Sophie porte une tenue VANESSA SCHREINER, stylisme par Yovan Glusica, à d. Florence (Italie), Ross et Cecilia portent EMILIA GENOVA et RAVENNA OSGOOD. Stylisme par Antonio Chiocca

© Kamila K Stanley