C’est à Deauville, lors du festival Planche(s) Contact que nous avons rencontré la photographe française Isabelle Chapuis. Elle y présentait Anitya, une sublime série questionnant notre rapport au temps. Entretien.

Isabelle Chapuis : Comment a germé l’idée d’Anitya, ta série exposée lors du festival Planche(s) Contact, à Deauville ?

Fisheye : En 2011, dans un avion, j’ai par hasard parcouru un article au sujet d’un sculpteur de sable. Ce dernier avait une manière singulière d’aborder ce matériau. Cet article a fait germer en moi l’idée de faire dialoguer la peau et le sable. J’ai construit un dossier de recherches, dans lequel j’ai assemblé tout ce que m’évoquait ce contact peau-sable. Je cherchais l’occasion de mettre en œuvre cette série. Et la résidence à Deauville était l’endroit rêvé pour cela. Notamment, car la plage de Deauville est singulière. Tandis que de nombreuses rives se dénudent de leur couverture de sable, denrée devenue rare, les vagues de Deauville, elles, ramènent ce manteau sur le rivage, accroissant la plage jour après jour, caractéristique de cette ville balnéaire. Ce sable en devient une icône. Sa couleur lorsqu’il est humide, est même utilisée comme référence chromatique en teintes Chanel ou Pantone.

En arrivant à Deauville, lors de la première période de résidence, j’ai cherché beaucoup de références sur la symbolique du sable. Toutes ces recherches m’ont passionnée. Je travaille de façon arborescente. Je réunis un grand nombre d’éléments puis j’élague jusqu’à réaliser des images épurées.

J’aime quand la forme est simple et la couleur monochromatique. Je constate que cela donne plus de place à l’histoire qui est contée.

Que représente le sable pour toi ? Dans quelle mesure ce matériau te séduit-il ?

Le sable est à mes yeux une métaphore de notre condition humaine. Sans cesse en mouvement, il est impermanent dans sa forme comme dans son lieu de résidence.

De l’infiniment grand à l’immensément petit, il évoque l’individualité humaine. Nous sommes tous semblables, mais tous uniques. Abondant, léger, il coule, fluide, sur la peau telle une pluie insaisissable. Purificateur, il est abrasif comme le feu.

Atout magique du marchand de sable aux yeux de l’enfance, matière de l’alchimiste, instrument de création pour les bâtisseurs d’utopie et leurs châteaux, s’écoulant dans l’étroit passage du sablier franc-maçonnique, il est métaphore du passage de l’état de profane à celui d’initié…

J’ai été séduit par son caractère multiple, protéiforme et insaisissable.

Le vivant est éphémère par essence. Et comme l’exprime le bouddhisme, chercher à arrêter le mouvement rend malheureux. Figer le temps est une bataille perdue d’avance; une chimère, car rien ne demeure. Je vivais à ce moment-là une période de deuil. Créer avec le sable me permettait d’imager mon rapport à l’impermanence.

Dans le bouddhisme, Anitya signifie l’impermanence. Le bouddhisme semble être une référence autant qu’une source d’inspiration…

J’ai voyagé en Asie durant de longues périodes et je m’intéresse aux spiritualités orientales qui décrivent une temporalité cyclique. Je me sens proche de cette vision en spirale. Je perçois les phases de ma vie comme des cycles qui comportent toutes les étapes de transformation. Chaque fois que quelque chose s’éteint en moi, je fais de la place pour une nouvelle forme de vie ; qui finira, elle aussi, par disparaître et renaître sous une autre couleur. Dans cette vision du temps, la mort est bienveillante, porteuse de sagesse.

Parmi les nombreuses références que renferme ton travail, y en a-t-il une qui prédomine ?

Le rapport au temps cyclique est la symbolique principale de ce projet.

La peau, seuil de notre corps physique, converse avec le sable, lisière entre la terre et la mer. Leur dialogue éphémère et sensuel dessine un espace-temps circulaire, promesse d’un éternel changement. L’horizon sans fin est le symbole de cet éternel recommencement : une porte ouverte vers l’inconnu et l’acceptation de tous les mouvements, quels qu’ils soient.

Qui sont tes modèles ? Comment les as-tu choisis ?

Je souhaitais avoir plusieurs modèles, chacun incarnant une étape de vie différente, invoquant ainsi le mythe du Phénix : éclosion, transformation, dissolution, puis renaissance.

Ricardo Martinez Paz, 77 ans, est un ami de longue date. Depuis longtemps déjà, j’avais envie de réaliser un projet avec lui. Il m’inspire. Il pose avec une grâce naturelle. Lui demander de participer à ce projet pour incarner la maturité était une évidence.

J’ai découvert Kandioura Fissourou, 16 ans, sur le site Wanted models. J’ai eu un coup de cœur immédiat. Je n’ai pas eu besoin de rencontrer d’autres jeunes hommes. Il incarne la vie, mais aussi la dimension nomade du sable, une symbolique importante de ce projet.

Je souhaitais un troisième modèle, mais je n’ai trouvé la personne idéale qu’une fois arrivée sur place. J’ai rencontré Valentine Vernier qui accompagnait le réalisateur de la vidéo qui accompagne mes images, Jules Jarossay. Sa beauté m’a séduite instantanément et pendant la prise de vues je lui ai demandé de poser sa caméra et de prendre part au projet en tant que modèle. Avec sa chevelure flamboyante et sa peau laiteuse, en position fœtale, elle incarnait la renaissance.

Durant le shooting, les mises en scène ont-elles été pensées avec tes modèles ?

Chaque image est dessinée en amont, scénarisée. Je prépare des planches d’ambiance combinant dessins et références visuelles, ainsi qu’un déroulé de la journée de shooting. La prise de vue a duré 5 jours et j’avais établi un planning précis afin de pouvoir guider mon équipe.

Tel l’oiseau qui lisse ses plumes avant son vol, je pense mes images en amont, une fois le cadre posé avec clarté je peux me laisser surprendre par ce qui surgit dans l’instant. Parfois, une idée ne fonctionne pas, je l’abandonne et je rebondis sur autre chose. J’aime me remettre en question. Aussi, cette prise de vue était, par essence, liée aux aléas physiques et météorologiques. Il m’a fallu travailler sur la plage durant cinq jours, avec un matériau aussi imprévisible que le sable et une météo indomptable.

© Isabelle Chapuis

ANITYA – du Sanskrit, Impermanence. from Isabelle Chapuis on Vimeo / Réalisée par Jules Jarossay et produite par La Maison noire