En octobre dernier sortait la toute première revue photo dédiée à Lyon et ses alentours avec pour titre une expression 100% lyonnaise : « Chabe ! » Un projet collectif porté par le média indépendant L’Arrière-Cour avec une trentaine de photographes lyonnais. Trois questions aux deux initiateurs du projet : Juliette Treillet, photographe et directrice artistique, et Raphaël Ruffier-Fossoul, directeur de publication.

Quelle est la genèse de cette nouvelle revue dédiée à la photographie ?

Juliette Treillet : Chabe est née de la rencontre entre Raphaël et moi. Le premier rendez-vous remonte à décembre 2020. C’est la photographe de commande que je suis en partie qui est venue toquer à la porte de l’Arrière-Cour, média d’investigation lyonnaise fondé par Raphaël Ruffier-Fossoul. Dans notre discussion est apparue une envie commune de faire quelque chose autour du 8e art. De présenter des travaux au long cours dans un objet, à la lisière du livre et du magazine, avec pour référence la revue 6Mois. Il s’agissait de voir si les photographes étaient motivé·es à l’idée de participer à un tel projet. J’ai convié le photoreporter Antoine Merlet au second rendez-vous, et ensuite les réunions se sont enchainées, avec de plus en plus de participants – de cinq à trente-cinq ! Avec, Chabe, on a réussi à créer du lien entre les professionnels de l’image. Photographe est un métier solitaire qu’on le veuille ou non, et soumis à la concurrence : comment se positionner face aux autres ? En lançant Chabe, l’idée était de dépasser un peu tout cela : s’entraider, et se mettre en avant les un·es et les autres.

Raphaël Ruffier-Fossoul : Chabe est définitivement le résultat d’une énergie collective. Nous avons rapidement fait le double constat que les photographes lyonnais·ses – plutôt nombreux·ses – ne travaillaient pas sur leur ville, et qu’il n’existait pas d’objet pouvant accueillir leurs explorations du territoire. Cela manquait. Ces dernières années, j’ai beaucoup travaillé avec les auteurices de bande dessinée. Et il est intéressant de remarquer que l’émergence de médias et d’évènements autour du médium avait fini par donner vie à des collectifs. Toutes ces initiatives ont fédéré une profession, devenue visible, si bien que la BD est aujourd’hui devenue « hype » à Lyon. Avec l’apparition de ces nouveaux supports, les auteurs ont trouvé une légitimité à travailler sur leur ville. Je suis persuadé qu’un tel élan peut émerger dans le domaine de la photo. Le succès de la campagne KissKissBankBank, dont s’est entre autres occupé Eric Fossoul, directeur de la communication, publicité et partenariats, le prouve.

© Antoine Merlet

Comment définiriez-vous la ligne éditoriale de Chabe ?

J T : La revue a pour fil rouge Lyon et ses environs. Autrement dit, Lyon par ses photographes. Cela a posé beaucoup de questions : faut-il ne publier que des auteurices lyonnais·ses ? Et d’ailleurs, que signifie être lyonnais·se ? Nous avons finalement choisi d’ouvrir la revue à celles et ceux qui choisissent comme sujet le territoire. On présente ainsi dans ce premier numéro les images de Peichen Chi. Dans son projet Je me souviens, la photographe taïwanaise partage sa vision d’étudiante expatriée. En termes d’écriture, nous avons également élargi le spectre : il était dommage de se restreindre au reportage et de se priver de travaux d’auteurices plus intimes et artistiques. Nous n’avons donc sélectionné qu’un reportage à proprement parler. Il s’agit de la série d’Antoine Merlet, Les bijoux – la grande histoire d’amour d’Aimé et Huguette, qui ont eu chacun à leur tour à s’occuper de l’autre. Et pour autant, on met en avant des sujets d’actualité et de société. C’est le cas de The Shelter, le travail de Romain Bagnard sur les squats de mineurs isolé·es, composé de diptyques, mêlant des individus de dos et des détails, révélant matière et texture. C’est tout cela qui rend la revue unique.

R R-F: La photo est sans doute le médium le plus universel : celui que tout le monde pratique, aime et comprend, et pourtant, les photographes sont les moins visibles. Quel paradoxe ! Il est important de leur donner la parole, de leur offrir de la visibilité. Aucun d’entre eux ne doit se dire qu’il n’a pas sa place. Pour ce faire, nous avons souhaité toucher un large public, dépasser la simple revue faite par et pour les photographes. Chabe s’adresse à celles et ceux qui sont curieux·ses de voir ce que les photographes ont à raconter. Beaucoup de personnes, dont je ne connaissais pas l’intérêt pour l’image, ont non seulement participé au financement participatif, mais nous ont aussi fait de supers retours. Avec Chabe, j’inverse ma manière de travailler : on sélectionne des travaux parce qu’il y a un réel sujet de fond et non parce qu’on a besoin d’une illustration. Le propos est le critère principal. Sur le plan éditorial, cela nous amène à parfois nous éloigner du journalisme. Dans ce premier opus, on ne compte pas seulement des articles, mais également une nouvelle, et un poème. J’ajouterai qu’il est important que l’on comprenne que nous nous situons à Lyon afin de permettre une réelle appropriation.

JT : Et ce, avec subtilité. Maxime Muller dans Dystopia capture notamment la communauté trans lyonnaise, mais sans le sous-titre, on n’en saurait rien !

R R-F: La photo d’Antonin Tricard utilisée pour la couverture est un très bon exemple aussi : tout le monde reconnait immédiatement Lyon, alors même qu’il s’agit d’une proposition décalée. Durant les premières réunions est remonté un manque d’incarnation, mais nous ne sommes pas tombé·es dans le piège de la photo « simplement » architecturale ou urbaniste.

© Maxime Muller

Que signifie « Chabe » , pourquoi avoir choisi ce titre pour la revue ?

JT : « Chaber » est une expression typique du jargon lyonnais, signifiant « regarder ». C’est un terme qui a été soumis par l’un des chabeurs (membres du comité de travail). N’étant pas lyonnaise d’origine, je n’avais jamais entendu ce terme jusqu’alors ! On aimait bien le côté dynamique du mot : « Chabe le chat ! ». C’est une expression soit utilisée par les très jeunes soit par les Lyonnais·ses plus âgé·es, les vieux de la vieille. Et comme la revue s’adresse à tout le monde…

R R-F: Au départ, ce titre ne me parlait pas, notamment car je ne connaissais pas le terme : jamais utilisé, ni même entendu. Je n’étais pas spécialement emballé par sa sonorité qui plus est. Et finalement je me suis plié à la majorité. Nombreux·ses étaient les photographes impliqué·es dans le projet qui aiment cette proposition. J’ai ressenti une vraie envie de s’approprier l’objet. Et cela me plaisait. Par la suite, j’ai entendu des ados l’utiliser, ils pointaient un écran de smartphone : « Chabe chabe ! » Et voilà que j’étais complètement convaincu.

 

Chabe, 160 p., 25 € (disponible en ligne, mais pas que)

Pour participer à l’aventure Chabe, rendez-vous sur le site de l’Arrière-Cour, et notez d’ores et déjà que l’appel à candidatures pour le deuxième opus sera lancé à partir de janvier 2023.

Jusqu’au 5 décembre, l’école Bloo accueille une exposition Chabe, un avant-goût des sujets développés dans la revue. Pour recevoir les invitations aux prochains événements, c’est par ici.

© Romain Bagnard

© Antonin Tricard

© à g. Melania Avanzato, et à d. Fred Mortagne

© Anton Stelmach

© Léonie Pondevie

© Héloïse Rochette

© Karim Kal

© Celsor Herrera Nuñez

Image d’ouverture © Antonin Tricard