Dans The Nameless Dread, la photographe grecque Mari Masouridou s’est penchée sur les peurs étranges, enfouies dans notre subconscient. Une psychanalyse photographique fascinante. Entretien.

Fisheye : Comment t’es tu lancée dans la photographie ?

Mari Masouridou : Je n’avais pas prévu de devenir photographe. J’ai d’abord commencé une carrière en tant qu’avocate. Si j’ai toujours été attirée par les arts, je ne pensais pas qu’il était possible d’en faire son métier. Durant mes études, un ami m’a montré comment me servir de Photoshop, et j’ai commencé à manipuler des images. C’était un moyen de m’évader de mon quotidien. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que je souhaitais avoir plus de liberté et de créativité dans ma vie. J’ai donc quitté mon travail pour me consacrer à la photographie et aux arts visuels.

Comment construis-tu tes séries ?

Je démarre toujours d’une idée assez vague, et je réalise une image qui me sert de « point de départ ». Puis, j’en construis d’autres. Ainsi, le travail se développe de manière naturelle. Si je suis toujours ouverte aux expérimentations, j’ai, au cours de mes derniers projets, essayé d’anticiper et de préparer des plans plus détaillés. La post-production est également un élément important de mon processus de création. Elle me donne les moyens de reproduire mes visions les plus folles.

Et pour The Nameless Dread ?

Dans le cas de cette série, je voulais créer une atmosphère organique. J’ai donc choisi de faire de nombreux plans rapprochés. Ceux-ci participent à ce sentiment de désorientation, et invitent le regardeur à observer l’image avec attention. J’ai aussi utilisé des motifs qui se répètent : des lignes droites, des rebords, ou encore des lacérations. Ces différents éléments, mis bout à bout, provoquent l’anxiété.

Peux-tu m’expliquer la signification de ce titre (l’effroi sans nom, ndlr.) ?

Il s’agit d’un terme psychologique, inventé par le psychanalyste Wilfred Bion, pour définir la peur qu’un nourrisson ressent lorsque sa mère n’arrive pas à le rassurer. C’est d’une crainte incompréhensible, pour les adultes. Plus tard, le terme a été repris pour décrire un sentiment insupportable et inexplicable d’anxiété, et de détresse, suite à un accident traumatique. Ce sont des émotions qui ne peuvent être traduites par des mots, et qui prennent la forme de fragments de pensées.

Comment as-tu abordé cette notion de traumatisme ?

Il faut savoir que l’on perçoit souvent le traumatisme comme une conséquence d’une expérience extrême, choquante – une guerre, un accident, ou un abus sexuel, par exemple. Mais le traumatisme peut également se présenter face à une expérience plus « ordinaire » : lorsque nous faisons face à quelque chose que nous ne comprenons pas.

J’ai donc utilisé le symbolisme dans cette série, pour essayer de comprendre et domestiquer ces sentiments négatifs. Dans The Nameless Dread, j’éclaire ce qui se cache sous la surface, ce qui est enfoui dans notre inconscient depuis notre enfance. Il s’agit d’une série influencée par le processus psychanalytique. Une enquête sur l’inconnu, et sur l’existence de ces comportements incompréhensibles qui découlent du traumatisme.

Pourquoi avoir choisi de représenter cette peur de manière allégorique ?

C’est ma manière de fonctionner. Lorsque je fais face à des difficultés, j’utilise des métaphores et des analogies pour mieux les comprendre. Ainsi, je me tourne souvent vers mon enfance – c’est pourquoi cette série traite des souvenirs enfantins réprimés par notre inconscient. Cette introspection a ramené à la surface des images sombres, claustrophobiques, de grottes, de créatures et de textures étranges… Je souhaitais également que ces images demeurent abstraites – comme les monstres qui nous hantent – pour que chacun puisse se les approprier.

Le symbolisme est important dans ce projet. De quoi t’es-tu inspirée ?

Du folklore, des mythologies, des cauchemars et des histoires d’horreurs que j’ai pu découvrir lorsque j’étais petite. Les éléments présents dans ces récits étaient construits de manière à nous terrifier. Un écho à nos peurs les plus inavouables. Mais, grâce à ces histoires fantastiques, des notions abstraites, comme la mort, ou le déclin, devenaient plus faciles à comprendre.

As-tu représenté des phobies spécifiques ?

Non, je souhaitais plutôt donner à voir une détresse généralisée, qui ne peut pas être comprise facilement. Représenter un sentiment qui vient de nulle part et qui ne porte pas de nom. Cette sensation était au cœur de mon projet, et j’ai essayé de lui faire honneur. À travers ce projet, je tente de comprendre cet état émotionnel étrange, et de trouver un moyen d’externaliser mes frayeurs.

J’ai sûrement dû représenter mes propres phobies, dans ce travail, mais j’espère que le regardeur pourra trouver sa propre interprétation.

© Mari Masouridou