Toucher une poignée de porte, faire ses courses au supermarché, éternuer… Durant l’épidémie de Covid-19, le moindre geste est devenu un risque potentiel. Pour la première fois, plus de 4,5 milliards de personnes ont été confiné(e)s et ont partagé une même inquiétude. Dans Mes ennemis invisibles, le photographe Hugo Ribes dresse une chronologie de ses interactions sociales et propose une analyse de ses risques.

Fisheye : Qui es-tu ? Peux-tu te décrire en quelques mots ?

Hugo Ribes : Je suis photographe, membre du Collectif Item, qui regroupe une douzaine de membres principalement installés en France. Depuis 2013, je m’intéresse à la Birmanie, et notamment aux exilés birmans en Thaïlande. Plus récemment, je me suis intéressé au Bangladesh, et aux camps de réfugiés Rohingyas. Je poursuis aussi depuis trois ans un travail sur la première autoroute de la Birmanie, un fil rouge qui me permet de raconter mon ressenti et mon attachement au pays.

Mon activité est diverse. Elle varie entre projets personnels, et commandes pour la presse, pour des institutions locales ou pour des entreprises. Grâce au collectif et à ses membres, je participe de plus en plus à des projets hybrides, à mi-chemin entre résidences et ateliers pédagogiques. Au sein du collectif, nous aimons penser les projets de façon globale : depuis l’idée jusqu’à la diffusion. Enfin, une grosse partie de mon quotidien concerne la vie d’Item. C’est une aventure collective qui ne peut se passer de l’énergie de ses membres. Je m’éloigne parfois de l’appareil photo, mais je suis convaincu que le métier de photographe n’est pas nécessairement solitaire. J’ai parfois plus de facilité à mettre en avant les projets collectifs ou ceux de mes collègues que les miens.

Comment décrirais-tu ton approche photographique pour ce projet ?

Mes ennemis invisibles est un point de rencontre de plusieurs champs photographiques. C’est nouveau pour moi. Je préfère éviter la rigidité des définitions, mais l’on pourrait dire que j’oscille entre le documentaire et l’intime.

Quelle est la genèse de ce projet ? D’où t’est venue l’idée de travailler autour de l’idée du risque ?

Mes ennemis invisibles est le résultat d’un travail réalisé à partir d’images d’archives récentes. Les mois avant le confinement avaient été intenses professionnellement, avec pas mal de voyages à l’étranger. Je me suis posé la question du risque qui avait accompagné ces déplacements à mon insu. Puis, il y a eu le dimanche des élections, un jour marquant. Je photographiais la ville de Lyon pour Libération. Un sentiment de malaise régnait, et en même temps personne ne savait comment se positionner. Cela est resté gravé dans ma mémoire. À quel point devions-nous faire attention ? Les commerces non essentiels avaient eu l’ordre de fermer la veille, mais on nous appelait aux urnes. À ce moment-là, en Italie, la situation était alarmante et on prédisait l’instauration du confinement en France. J’ai refusé de couvrir la soirée électorale. Cela valait-il le coup de se contaminer, ou de contaminer d’autres personnes pour une photographie politique ? Non. Les premiers jours de confinement ont marqué cette rupture chez moi. La vie s’est arrêtée d’un coup. Aurais-je pu attraper le virus ? Le ramener chez moi ?

Ici, mes images me permettent de retracer mon itinéraire préconfinement ; elles prennent alors un sens nouveau au regard des inquiétudes provoquées par la pandémie. Plus qu’un outil d’analyse des risques, c’est une archive méthodique, autour d’un sujet d’angoisse qui a parcouru le monde.

Te considères-tu comme une personne paranoïaque ?

Pas du tout ! Bien sûr, je partageais comme tout le monde ces questionnements liés aux dangers du virus. Une forme d’angoisse collective se dégageait de la société depuis le début du confinement, et il me fallait capter cette émotion.

Peux-tu m’expliquer tes choix esthétiques ?

Le noir et blanc me fait penser aux images tirées de caméras de surveillance. Je voulais jouer avec cette iconographie connue de tous. Sur la grisaille d’un quotidien qui nous a échappé, le rouge se détachait clairement, tel un rappel visible du danger qui nous sépare. C’est un choix esthétique pragmatique, qui permettait de clarifier le sens de la série, et de « lisser » une série d’images à priori sans liens.

Et que symbolisent les rectangles rouges ?

Ces rectangles représentent les points de contact potentiels, là où le virus peut se trouver et se transmettre. Ils font écho à la vidéosurveillance et à la reconnaissance faciale. Alors que de nouvelles mesures de surveillance sont développées à travers le monde sous couvert de lutte contre la propagation du virus, le risque de basculer dans des régimes de dictature de la surveillance est devenu une réalité.

L’analyse des risques est un sujet qui a fait l’objet de plusieurs études et rapports, qu’est-ce qui a motivé cette entrée par le symbole et le contraste ?

Il n’y a rien de scientifique dans mes images ni dans le placement des rectangles. J’ai privilégié une approche personnelle. Tel est mon curseur de « paranoïa ». Au début du confinement, c’était un leitmotiv : comment se transmet le Covid-19 ? Combien de temps le virus reste-t-il sur chaque surface ? Est-il présent dans l’air ? Chacun se faisait son idée selon ce qu’il lisait ou entendait.

Quelles ont été tes références photographiques ?

Au niveau visuel, Georges Rousse et ses formes géométriques multicolores sur fond de photographies architecturales, ont pu m’inspirer. Il reste pourtant très différent sur le fond. Au fil d’une discussion sur ma série, un ami photographe m’a envoyé la série de Maxime Matthys Ministry of Privacy. Ce dernier explore le recours à la reconnaissance faciale par les autorités chinoises au Xinjiang, où sont opprimés les Ouïghours. Je pense que cela a été une inspiration inconsciente – j’avais déjà vu ces images dans le cadre du prix Jeune Photographe 2019, à Images Singulières.

Comment as-tu vécu ce confinement ?

Je suis passé par plusieurs phases : sidération et colère les premiers jours, puis impatience de retravailler et inquiétude liée à l’après-confinement. Sur le plan professionnel, c’est la reprise qui m’a occupé et m’occupe l’esprit. J’avais jusqu’ici une économie basée sur des commandes dans l’évènementiel et je voyageais beaucoup à l’étranger. J’essaie donc de me renouveler et de cultiver ma patience.

Sur le plan personnel, je pense que j’ai vécu le confinement de manière privilégiée, car j’étais entouré de ma famille et que nous n’avons pas été malades et aucun de nos  proches n’a été contaminé. J’avais aussi la possibilité d’accéder au jardin collectif de l’immeuble où j’habite. Avec une fille de 4 ans bien active, cela nous a sauvés ! Non seulement ce jardin nous permettait de prendre l’air, mais aussi d’échanger avec nos voisins. Nous avions déjà une belle entente, cette période a renforcé nos liens.

En cette période de déconfinement, quel rapport entretiens-tu avec le risque ?

Après deux mois de confinement, nous avions tous besoin de retrouver une vie plus normale. Depuis le 11 mai, je ne me suis pas privé de revoir des amis ni de sortir. J’essaie de respecter les gestes barrières qui sont finalement assez simples à appliquer. Mais je suis assez pessimiste sur la suite des évènements. Ce virus n’a pas disparu. Il continue son expansion dans le monde. Il va malheureusement falloir apprendre à vivre avec cette menace, ces nouveaux gestes. Ce qui m’inquiète aujourd’hui ? Les changements au sein de la société qui découlent de cette pandémie. Par exemple, l’explosion du numérique. Le virtuel s’invite dans tous les espaces de la société, et met de côté un grand nombre de personnes.

Trois mots pour décrire cette série ?

Invisible – Conscience – Incertitude