Déjà présente dans notre Photobook Vol. 2, avec sa série I don’t want to disappear completelyBérangère Fromont a voyagé à Athènes afin de produire Except the Clouds, un projet tout en contraste, de l’ombre à la lumière, du passé au présent. Interview.

Fisheye : Comment as-tu abordé la construction d’Except the Clouds ?

Bérangère Fromont : Un photographe grec, nommé Nikolas Ventourakis, que j’ai rencontré à Athènes, a défini mon approche avec des mots justes : « C’est comme si [ma série] représentait l’immensité d’un moment, étendu et étalé sur des instances, le temps, l’espace. »

C’est une façon très poétique de dire les choses. Except the Clouds est une réflexion sur le contemporain. Un contemporain incluant le passé, le présent, le futur, mais aussi le subjectif et l’objectif. La photographie permet de tout placer sur le même plan. En quelque sorte, ma série est une sorte de « fresque d’un vaste moment ».

D’où vient le titre de ce projet ?

En le construisant, j’ai beaucoup lu. Notamment un ouvrage intitulé Survivance des Lucioles, de Georges Didi-Huberman, un historien d’art. Une citation de Walter Benjamin, philosophe et critique d’art, issue du livre, s’est alors mise à m’obséder. 

« Dans un paysage où plus rien n’était reconnaissable, hormis les nuages, et au milieu, dans un champ de forces traversé de tensions et d’explosions destructrices, le minuscule et fragile corps humain. »

J’ai commencé à arpenter les rues avec cette phrase en tête. Ce fil conducteur invisible, donnant un but à mes longues marches, est devenu le point de départ d’un questionnement sur la place de l’homme dans le chaos de l’histoire. Une « réflexion sur la manière dont les jeunes athéniens en révolte s’emparent de celle-ci, face à des sociétés qui ne peuvent plus penser l’avenir en apprenant de leur passé », comme l’affirme Laura Carbonell, de Punto de Fuga [une association créée pour interroger et expérimenter le livre photographique, ndlr].

Pourquoi as-tu choisi de te focaliser sur Athènes ?

En fait, je n’ai pas vraiment choisi Athènes. Au moment des attaques terroristes du Bataclan, je signais mon premier livre, au Grand Palais, durant Paris Photo. C’était une grande fête. Mais une heure après, il y a eu les attentats. Mon meilleur ami s’y trouvait, mon livre dans sa poche. Il a survécu, mais rien ne pouvait plus être pareil. Je ne pouvais surmonter ce traumatisme, sur le plan émotionnel. Faire des images n’avait plus de sens, elles ne pouvaient qu’être noires. J’étais devenue aveugle. Et puis, quelques mois après, une amie m’a proposé de l’accompagner à Athènes, et je l’ai suivie.

En quoi ce voyage t’a-t-il aidée ?

Petit à petit, j’ai recommencé à voir. La lumière est revenue, dans le noir, fragile, mais vivante, grâce à cette ville et ses habitants. C’est un sentiment assez difficile à expliquer.

Lorsque j’étais là-bas, il y a eu la première vague de migration et, dans mon quartier, tout le monde se sentait concerné. Les choses étaient très différentes à Paris, malheureusement, et je voyais enfin un espoir dans une humanité que je croyais disparue. À Athènes, les gens ont beaucoup perdu, à cause de la crise, mais ils donnent le peu qu’il leur reste. On y sent une force de vie très intense. Ainsi, j’ai recommencé à faire des images. Je voulais chercher la lumière salvatrice dans les rues. Je l’ai trouvée partout, même dans les recoins les plus sombres.

Tu alternes entre passé et présent, ombre et lumière, dans tes photos. Pourquoi ces oxymores ?

J’ai construit Except the Clouds sur trois années. J’ai passé beaucoup de temps sur l’editing entre les trois voyages en Grèce. Du premier, je n’ai gardé qu’une image, qui a servi de base à la suite. Elle capture plusieurs oppositions : le passé et le présent, ce fragile rayon de soleil sur les colonnes, des pierres immuables. C’est ce qui reste lorsque tout s’écroule.

Athènes est pour moi une ville de contrastes. Entre vestiges et ruines contemporaines, entre le furtif, le fragile et l’intemporel, entre la chair et la pierre. Son soleil brille de mille feux, mais écrase ses rues. Une lumière aveuglante, qui révèle ses violences et ses visages crépusculaires. Elle abrite un héritage mythologique flamboyant, et une sombre situation politico-économique. Athènes est une ville oxymore, un soleil noir. J’ai d’ailleurs failli appeler ce projet Always the Sun.

Comment as-tu mis en relation tes modèles et la lumière ?

Il y a, dans la série, ces portraits allégoriques d’Odysseas, dans lesquels le jeune homme lutte contre le soleil. Odysseas est un garçon cultivé et déterminé. Il fait le lien entre le passé et le présent. Pour le photographier, je lui ai demandé de fixer le soleil, cherchant l’éblouissement. Il pleurait à la fin de la séance. Dans mes images, il lutte contre la lumière, le temps. Il est aussi ce « minuscule et fragile corps humain », de la citation de Walter Benjamin. Ses différents portraits reviennent, comme un refrain, et sont les mouvements de sa bataille symbolique.

Des images sombres, d’émeutes, sont présentes dans ta série. D’où viennent-elles ?

Ce sont des captures d’écran de vidéos de manifestations athéniennes, prises sur YouTube. Elles sont majoritairement tirées de journaux télévisés diffusés en 2010 – au début de la crise de la dette publique grecque. Je voulais montrer cette vision d’Athènes, des images qui nous hantent lorsqu’on ne connaît pas une ville. Lorsque je suis arrivée là-bas, j’avais ces clichés en tête. J’ai eu l’idée, la deuxième année, de les inclure dans mon projet. Je me les suis réappropriées, et les ai assombries afin de mettre en avant leur caractère spectral. J’ai senti le poids de ces révoltes dans toute la ville. D’une certaine façon, ces images viennent remplacer nos souvenirs, et notre rapport au réel devient encore plus ambigu.

Except the Clouds marque un changement dans ton esthétique. Pourquoi cette évolution ?

Ce changement est lié au sujet. Je ne voulais pas photographier le soleil au flash. Alors, j’ai seulement cherché les contrastes les plus forts. Je ne m’intéresse pas vraiment à la belle lumière, mais à la plus juste. C’est la narration qui porte et importe.