Fisheye Magazine s’est associé à Adobe afin d’interroger les pratiques photographiques à travers la thématique « Retour à la nature ». Fasciné par la nature, Vincent Bousserez ne cesse de poursuivre les traces visibles et invisibles de l’homme. En témoigne ses séries Le voyage dans le temps et Empreintes.  Entretien avec un photographe explorateur et poète.

Fisheye : Qui es-tu ? Peux-tu te décrire en quelques mots ?

Vincent Bousserez : Je suis un artiste passionné par les voyages extrêmes et les contrées peu explorées. J’utilise deux médias pour créer et développer des séries et des concepts : la photographie et le dessin. Mon travail analyse les relations et les tensions entre l’expédition, l’expansion, l’isolement et la destruction.

Quand et comment es-tu devenu photographe ?

À 27 ans, en 2001, j’ai quitté Paris pour réaliser un voyage de 14 mois avec mon sac à dos et j’ai traversé une partie de l’Asie du Sud-Est. À l’époque, je dessinais. J’ai d’ailleurs plusieurs carnets de voyage réalisés au Népal, en Inde, en Thaïlande, au Laos, ou encore au Cambodge. Au milieu de mon voyage, alors que j’étais alors au Sri Lanka, je suis littéralement tombé dans la photographie. Mes dessins se sont brusquement arrêtés et ont laissé place aux pellicules et à de nouvelles visions : des paysages étranges et des portraits des gens que je croisais sur la route. Mon passé de dessinateur m’a apporté un œil aiguisé, le cadrage, la composition ; tandis que la photographie m’apportait l’instantanéité, la spontanéité, et la sensibilité. C’est à ce moment que je suis devenu photographe. Une partie des négatifs est restée dans ma cave pendant dix-sept ans. Je les y ai tout simplement oubliés. En 2019, je me replonge dans mon voyage. C’est ainsi qu’est née ma série Le voyage dans le temps. Un voyage temporel, au cœur de la nature.

Comment décrirais-tu ton approche photographique ?

J’aime explorer les échelles et les dimensions, et jouer avec les perspectives. Je me suis fait connaître grâce à ma série Plastic Life, amorcée en 2007, et réalisée en studio. Je créais de petites mises en scène à partir de minuscules figurines humaines. J’y mêlais humour et critique sociale. Déjà un jeu d’échelles. Par la suite, je suis sorti de mon studio pour aller me perdre (et perdre les spectateurs) dans les contrées lointaines du Grand Nord. Nous sommes infiniment petits à l’échelle de l’Univers, et nous l’oublions bien souvent. C’est cela que je tente de rappeler avec mes images.

Qu’est-ce qui t’inspire tant dans la nature ? 

Je suis un citadin. J’ai grandi et je vis dans la banlieue parisienne. Il n’empêche qu’elle comporte sa part de négatif, voire de laideur : la pollution, la grisaille, la monotonie, le béton, le bitume ou encore le bruit. Partir quelques jours, quelques semaines dans des contrées où la nature n’a pas été façonnée par l’homme exacerbe tous mes sens. En haut d’un volcan islandais, sur la glace du lac Baïkal, dans une forêt congelée en Finlande, ou dans la jungle thaïlandaise, j’ai l’impression d’être en pleine montée d’ecsta. Le vent me renverse de sa force aux îles Féroé, les chaînes de montagnes dans les Alpes éblouissent mes yeux, la mousse développée d’une forêt vosgienne caresse mes doigts, la pluie me fouette le visage, le froid qui pénètre mon corps tout entier, ici et là. Vivre les éléments dans une grande simplicité me bouleverse totalement. Être en pleine nature constitue le retour aux sources. Ainsi, je vide mon esprit et je profite. Tout cela m’inspire. Je tente d’immortaliser ce ressenti avec l’image. J’immortalise et je rends hommage à la Nature, par une vision, un cadrage, un réglage, et un clic. Une approche visible dans mes séries Le voyage dans le temps et Empreintes.

Quelle est l’histoire de ta série Empreintes ?

Partout sur notre planète, l’espèce humaine laisse des traces. L’empreinte de son poids dans la terre en est la toute première, mais elle est si loin d’être la seule. Plus ou moins éphémères, profondes et destructrices, ces traces humaines signalent à la fois notre arrivée et notre départ. Ces dernières années, ma pratique de la photographie est directement concernée par ces empreintes : mes expéditions photographiques engendrent inéluctablement des traces visibles et invisibles, individuelles et collectives, dans des lieux – la Finlande, la Suède, la Norvège, l’Islande, la Russie – qui étaient presque vierges avant mon arrivée.

En amont d’un voyage en Sibérie au lac Baïkal, en mars 2018, avec mes amis et photographes Georges Grosz, Vincent Gelly et Mikaël Lafontan (ensemble, nous avons créé le collectif Hossa), j’ai travaillé un concept et creusé un sillon de réflexion sur la création d’images évoquant cette notion. Empreintes a donc été concrétisée au lac Baïkal. Le but était de shooter des paysages presque vierges, mais toujours perturbés par une trace humaine. J’évoque la condition humaine contemporaine : plus nous grandissons, et plus nous nous étendons, plus cela coûte cher à la planète.

Pourquoi ne montrer que des paysages, vides de toute présence humaine ?

L’humain est là, sous nos yeux, sur chaque image. Et c’est tout le discours lié à ces images : nous sommes décidément partout, et nous avons marqué tous les territoires, comme un chien délimite son quartier.

« Retour à la nature », que penses-tu de cette tendance visuelle énoncée par Adobe Stock ?

Je comprends et je confirme cette tendance en observant mon quotidien, même s’il s’agit d’un microcosme. Autour de moi, chacun voit que le diktat nous guide vers toujours plus de technologies et plus de consommation. Néanmoins, les gens ne sont pas dupes, réagissent et cherchent à consommer de manière raisonnée, plus respectueuse de l’environnement, de la nature, de notre planète. Et par effet de rebond, cette tendance s’observe aussi d’un point de vue visuel. Dans les publicités, sur les réseaux sociaux, ou encore dans la presse, on observe de plus en plus de références à la nature, à l’être humain avec une nouvelle forme de communion. C’est une bonne chose, pourvu que cela ne soit pas un leurre publicitaire pour nous faire consommer davantage.

Penses-tu qu’un retour à la nature soit possible en 2019 ?

Oui. Qui serions-nous pour penser qu’il est trop tard pour cela ? Il faut y croire. Des exemples concrets existent : en Inde, le Sikkim est le premier État au monde 100 % bio ; aux États-Unis, la mégalopole de Portland est un exemple mondial de ville verte et respectueuse de l’environnement.

© Vincent Bousserez