Installée à Londres, Esther Gabrielle Kersley a fait des théories du complot son sujet de prédilection. Dans The Fifth Generation, la photographe documentaire s’intéresse à celles qui gravitent autour de la 5G. Elle nous invite alors à repenser la relation que nous entretenons avec les informations que nous consommons au quotidien.

Fisheye : Comment l’idée de The Fifth Generation t’est-elle venue ?

Esther Gabrielle Kersley : J’ai développé cette idée au beau milieu de la pandémie, à un moment où les fake news sur le Covid-19 étaient omniprésentes. Et j’ai constaté que des personnes de mon entourage m’envoyaient des remèdes miracles et d’autres théories du complot en lien avec le virus. Cela dit, j’ai commencé à m’intéresser à la désinformation en ligne après que l’élection présidentielle américaine et le référendum sur le Brexit, en 2016, ont exposé toute l’influence qu’elle peut exercer sur des évènements démocratiques majeurs. Lorsque j’ai amorcé la série, en 2021, les attaques contre le Capitole américain venaient de se produire. Et ces émeutes avaient un lien avec les théories de QAnon. J’ai pensé qu’il serait intéressant de se concentrer sur une conspiration qui avait circulé sur Internet pendant un certain temps et avait touché un grand nombre de personnes sans avoir bénéficié de la même attention des médias.

Les conspirations autour de la 5G revenaient souvent lorsque je travaillais dans le fact-checking. En 2020, elles se sont transformées et ont commencé à être intimement liées au virus. Plus de cent antennes téléphoniques ont alors été attaquées en Europe. Cela montre à quel point ces croyances ont des répercussions dans le monde réel. La 5G évoque également nos craintes vis-à-vis de la technologie. C’est un sujet qui m’intéresse et pour lequel je peux éprouver une certaine empathie. Ces conspirations ont aussi quelque chose de très visuel, ce qui m’a plu sur le plan photographique. Cela faisait quelque temps que j’avais envie de réaliser un projet portant sur une histoire qui se déroule principalement dans notre monde virtuel. Ce sujet me semblait donc parfaitement adapté.

Tu as étudié puis travaillé dans les secteurs de la politique et de l’information. Quel est ton rapport à l’information, à sa fabrication ?

Mes études m’ont fait prendre conscience qu’il existe de multiples façons d’appréhender une même chose. Je suis toujours en train de réfléchir à ce que nous pourrions manquer ou ne pas voir et à ce qui n’a pas vraiment de sens. Mon écriture photographique et ma manière d’aborder un sujet le reflètent bien. La 5G a des répercussions politiques qui vont de la compétition entre grandes puissances – comme la Chine et les États-Unis, qui veulent avoir le monopole de cette technologie – aux campagnes de désinformation russes, sans oublier les implications de la 5G dans la cybersécurité. J’ai élargi le projet pour inclure cet angle, plutôt que de me concentrer uniquement sur les théories du complot. Cela l’a enrichi.

L’entreprise de fact-checking dans laquelle je travaillais vérifiait les affirmations des politiciens et des journalistes. Lorsque je suis arrivée là-bas, en 2019, ils commençaient tout juste à étudier les contenus viraux qui circulaient sur les réseaux. C’était déjà essentiellement par ce biais que les gens recevaient et partageaient les informations. Travailler dans cette structure m’a fait prendre conscience que la désinformation n’a rien de nouveau, mais qu’Internet, et en particulier les réseaux sociaux, a changé la façon dont nous consommons l’information aujourd’hui. La vitesse et la portée de sa diffusion se sont accrues et elle s’est également démocratisée, annihilant les garde-fous traditionnels.

Cette évolution a eu des répercussions positives, mais également négatives. Il est compliqué d’apporter des solutions à ces dernières, car elles soulèvent des questions séculaires sur les limites de la liberté d’expression. En ce qui me concerne, je me suis rendu compte de la quantité de données – images et textes – à laquelle nous sommes tous confrontés. Personnellement, je me sens souvent submergée et consumée par ce flux constant. Et disposer de davantage de sources, avérées ou non, ne donne pas nécessairement plus de sens aux évènements.

Comment es-tu passé d’une véritable approche documentaire à une approche plus romancée ?

Mon travail ne s’inscrit pas dans la photographie documentaire traditionnelle, mais il s’agit malgré tout d’un « véritable » reportage, puisqu’il répond à des faits réels. Il utilise simplement la fiction pour y parvenir. L’approche vient donc du sujet en lui-même. J’essayais de trouver un moyen de montrer quelque chose qui se déroule principalement de manière virtuelle. Je me demandais : comment photographier quelque chose qui n’est pas encore arrivé ou qui n’est pas réel ? La fiction peut parfois apporter un meilleur éclairage sur certaines problématiques. Cette approche décrit le monde en ligne dans lequel nous vivons avec plus de précision que ne le ferait les images d’une personne assise devant un écran d’ordinateur. Enfin, puisqu’il est question de faits et de fiction, de ce qui est réel ou non, il me semblait logique de jouer sur ce thème.

Pour réaliser tes montages, tu t’es approprié des textes et des images. D’où viennent-ils ?

J’ai commencé à recueillir des échanges sur Facebook, Instagram, YouTube et Twitter, et j’ai tout de suite su que je voulais me laisser guider par ces voix. Parallèlement, j’ai lu des rapports officiels rédigés par des gouvernements, des ONG et des industriels sur les implications politiques, sécuritaires et économiques de la 5G. Sortis de leur contexte, ces textes sont souvent aussi surréalistes que les théories du complot elles-mêmes. J’ai alors essayé de visualiser ces différents points de vue grâce au concept de « multiperspectivité ». Il m’a permis de présenter des voix contradictoires de manière impartiale afin que le spectateur ne sache pas à qui faire confiance. La confusion et la complexité engendrées par la polyphonie font écho à notre paysage informationnel : le sentiment d’être bombardé d’informations constantes et la difficulté de distinguer les informations fiables de celles qui ne le sont pas.

Pour la forme, j’ai utilisé le montage et l’appropriation en combinant des images libres de droits trouvées sur le web. Ces dernières viennent principalement de sites de partage tels que Flickr et Wikimedia Commons, mais aussi des archives de l’armée américaine. Je les ai mélangées à mes propres photographies, et j’ai ajouté ces échanges textuels issus des réseaux sociaux et des rapports officiels afin d’entrelacer ces différentes perspectives. Ces techniques reflètent, d’ailleurs, la culture du rabâchage des théories du complot et d’Internet en général. Elles jouent sur les questions de vérité et de paternité qui sont au cœur de ce travail. Un élément important de ce projet est la combinaison de l’image et du texte. J’ai essayé de l’utiliser de manière à ce qu’aucun des deux n’explique l’autre, pour appuyer cette méfiance ambiante.

Quelle est ta position sur la 5G ? Que penses-tu de ce débat ?

La 5G est la toute nouvelle génération de réseaux mobiles. Les conspirations et les craintes entourant cette technologie ont une longue histoire. Dans les années 1970, les lignes électriques et les micro-ondes suscitaient des craintes. Dans les années 1990, la technologie 2G était source d’inquiétude. Au cours des années 1990, des manifestations ont eu lieu contre le déploiement de la 3G, avec des craintes similaires concernant les risques pour la santé et le manque de tests. Les théories du complot actuelles sont intéressantes. Elles sont plus répandues et transcendent les clivages politiques. À plusieurs reprises, des organismes de fact-checking ont examiné ces affirmations et elles se sont révélées sans fondement. Rien ne prouve que la 5G puisse nuire aux humains ou à leur système immunitaire ni qu’elles aient un quelconque lien avec le Covid-19.

Toutefois, cela ne signifie pas que la 5G n’est pas un sujet important. L’Agence européenne pour la cybersécurité l’a décrite comme l’une des innovations les plus importantes de notre époque. Elle aura un impact sur l’économie mondiale, la géopolitique et la cybersécurité. Comme cette technologie est 100 fois plus rapide que la 4G, elle entraînera également des développements spectaculaires dans des domaines que nous considérions autrefois comme futuristes, tels que les voitures autonomes, la chirurgie robotisée et la réalité augmentée. En d’autres termes, elle aura un impact considérable sur nos vies, mais pas de la manière dont les théoriciens de la conspiration l’imaginent.

Selon toi, pour quelles raisons les individus sont-ils de plus en plus enclins à adhérer aux théories du complot ?

Des chercheurs ont démontré que les périodes de crise et d’incertitude – la pandémie par exemple – favorisent cette tendance à apporter du crédit aux théories du complot. Elles offrent un sentiment de contrôle lorsque l’on a l’impression de ne pas en avoir et peuvent également répondre à notre besoin de trouver une explication aussi extrême que ce que nous vivons. Encore une fois, ces théories n’ont rien de nouveau. Ce qui est différent aujourd’hui, c’est la façon dont l’information se diffuse. Et si les conspirations et la désinformation se propagent souvent de manière organique, les acteurs étatiques et non étatiques sont également de plus en plus prompts à utiliser ces outils pour leurs propres intérêts.

Quelle est l’objectif de cette série ?

Le but de mon travail est d’inviter les spectateurs à réfléchir, plutôt que de fournir des réponses. J’aime le fait que la photographie laisse place à l’ambiguïté, au doute et à la nuance. Le monde est compliqué. Aucun récit unique ne peut l’expliquer entièrement. Je vois beaucoup de discours en ligne qui disent des choses comme « c’est simple ! » ou « ce n’est pas si compliqué » lorsque l’on essaie d’expliquer un conflit politique ou un événement historique. Je ne suis pas d’accord avec cela. Je pense que les êtres humains sont désordonnés et contradictoires. Pour moi, il faut que le public s’engage dans l’œuvre. Lorsque vous avez l’impression que l’on vous fait la leçon, elle devient moins intéressante et on ne s’interroge pas autant.

Mes livres et mes films préférés sont moralement ambigus. Ce sont ceux dont je me souviens le mieux et qui trottent encore dans mon esprit. Non pas que je sois ambigüe sur ce sujet – les théories du complot sont dangereuses et ont des conséquences sérieuses dans le monde réel. L’histoire a prouvé qu’elles étaient souvent liées à l’extrémisme, aux chasses aux sorcières et aux génocides. Elles ont également contribué au rejet de la médecine traditionnelle et des consensus scientifiques, notamment au sujet du changement climatique. La notion de « vérité » est complexe. Nous sommes tous sensibles à la pensée conspirationniste. Nous avons tous des angles morts.

À aucun moment, tu ne tournes en dérision les militants anti-5G ni les personnes qui croient aux théories du complot…

Oui, je ne voulais pas me moquer des gens. Le discours en ligne est tellement polarisé que nous ne nous confrontons pas vraiment à nos opposants de manière significative. Nous ne nous comportons pas toujours très bien avec les autres internautes. Il y a une culture de la honte. Comme je l’ai dit précédemment, les théories du complot sont dangereuses. Je les prends très au sérieux de ce point de vue-là. Cela ne veut pas dire que les conspirations n’existent pas ou que nous devrions toujours croire les versions officielles des événements. C’est pourquoi nous devons faire preuve de prudence et de délicatesse avec ce sujet. La plupart des gens qui tombent dans ce piège ne sont pas de mauvaises personnes. Le dialogue et l’empathie sont souvent des moyens de les faire changer d’avis. Le point de départ de ce travail était avant tout de comprendre ceux que je ne comprenais pas.

Laquelle de tes photographies incarne le mieux ta série ?

Je pense que c’est « Untitled 5 ». J’avais une idée très précise de cette image avant même de la réaliser. Et c’est la première de la série qui a été retenue pour le montage final. Elle est légèrement trouble et abstraite, ce qui revient souvent dans mon travail. Je me mets également en scène de manière détournée. Le texte est une théorie du complot antisémite et je suis Juive. J’essaie de jouer avec le public pour voir s’il le comprend, car le mot « juif » n’est pas explicitement mentionné. Au cours de mes recherches, j’ai trouvé de nombreuses conspirations antisémites, bien plus évidentes, mais j’ai décidé de choisir la plus subtile, car elle est représentative de l’ambiguïté qui traverse ce projet.

© Esther Gabrielle Kersley