Dans le cadre du festival Circulation(s), Dina Oganova présentera Frozen Waves, une série poignante et poétique, dénonçant une coutume géorgienne : les enlèvements de jeunes filles.

C’est dans les années 1990, alors qu’elle n’est encore qu’une petite fille, que Dina Oganova découvre la photographie. À cette époque, sa mère louait, chaque été, une chambre dans une maison appartenant à un photographe. « Je passais mon temps à jouer au foot et aux voitures avec les garçons, mais lorsque j’ai découvert le travail de cet homme, je me suis mise à l’attendre tous les jours, devant la porte de sa chambre noire », se souvient-elle. D’origine géorgienne, Dina Oganova est profondément influencée par l’histoire et la culture de son pays. Dans Frozen Waves, elle construit un récit intime et touchant, inspiré d’une coutume révoltante.

« Ma grand-mère a été kidnappée par mon grand-père lorsqu’elle était jeune. Ils ont eu trois enfants, et ont vécu toute leur vie ensemble, raconte l’auteure. J’ai donc grandi avec ces récits. Autour de moi, j’entendais sans arrêt des nouvelles histoires de kidnapping. Petite, je n’ai jamais compris la gravité de cette coutume : lorsque les hommes enlèvent des femmes, ils les éloignent de leur famille, et les cachent dans une forêt, ou un village. Ils les violent, et, en leur prenant leur virginité les rend honteuses, indignes de leurs familles… alors, elles restent. » Des mariages forcés considérés comme un « rituel amoureux » en Géorgie.

Monochrome intimiste

En 2014, Dina Oganova s’est liée d’amitié avec une jeune fille de seize ans. Surprise, elle apprend que l’adolescente s’apprête à se marier à son bourreau. « C’est à ce moment-là que j’ai décidé de travailler sur ce sujet. J’ai alors commencé à rechercher des jeunes femmes qui accepteraient de témoigner », précise la photographe. Frozen Waves illustre les récits de ces victimes. Dans un monochrome intimiste, les symboles se dévoilent, et la poésie se mêle à la violence. Les visages ne sont jamais entièrement révélés, offrant un anonymat réconfortant aux modèles de Dina Oganova. « Lorsque les jeunes filles m’emmenaient sur les lieux des kidnappings et des viols, je ramassais des fleurs, des feuilles de ces endroits, pour les utiliser – une manière de faire ressentir au regardeur l’ambiance de ces territoires », ajoute l’artiste. Un conte sensoriel, aussi beau que glaçant.

« L’année dernière, le gouvernement géorgien a fait passer une loi punissant les hommes responsables de ces enlèvements. Je ne sais pas si mes photographies ont joué un rôle dans cette décision, mais j’en serais très heureuse », confie l’auteure. Pourquoi cette coutume existe-t-elle encore ? Comment se reconstruire suite à ce traumatisme ? Peut-on affronter les douleurs d’un tel passé ? En créant des images énigmatiques et texturées, Dina Oganova donne à voir la complexité d’un tel sujet. Un récit subtil, sublimé par les nuances de gris des clichés.

© Dina Oganova