Dans The Book of Miracles, le photographe russe Igor Elukov met en scène les relations entre êtres vivants, nature et cosmos. Une collection d’apparitions fantastiques et énigmatiques.

Surnaturelles, minimalistes, les images d’Igor Elukov explorent le réel pour mieux le déconstruire. Le monde véritable et celui des songes se chevauchent, tandis qu’une nouvelle mythologie se construit – inconnue et intrigante. Le photographe russe est fasciné, depuis l’enfance, par les codes et langages visuels, dont il ne cesse de repousser les limites. C’est en voyageant à l’extrême nord de son pays d’origine, après avoir étudié l’art à l’université, qu’il débute la photographie. « À ce moment, le médium m’est apparu comme un outil adéquat, une opportunité de m’impliquer, de quitter le studio – ce que je n’avais pas l’habitude de faire lorsque j’étais étudiant », confie-t-il.

Débute alors une étude de la nature, vue par un angle abstrait. Inspiré par l’art primitif, Igor Elukov joue avec les perceptions, recherche l’archaïque dans l’environnement. Au fil du temps, il observe des résonances dans ses images, jusqu’alors purement documentaires. Un point de convergence qu’il souhaite exploiter. Ainsi naît The Book of Miracles.

Une collaboration entre l’artiste et l’environnement

« C’est toujours effrayant de démarrer quelque chose de complètement nouveau. Je n’avais à l’époque jamais réalisé de mises en scène. Durant presque un an, j’ai accumulé les échecs, les recherches du bon langage, que j’ai finalement réussi à conquérir. C’est une dimension que je vais continuer à approfondir toute ma vie », confie-t-il. Tirant son nom du Livre des Miracles, un ouvrage répertoriant toutes les manifestations divines et surnaturelles qui se sont produites sur Terre, la série d’Igor Elukov prend racine dans la culture médiévale, dans les rites et les croyances, les apparitions célestes. Grandioses, ses clichés convoquent l’inconcevable, sans jamais offrir un récit tangible.

Amoureux des débuts du cinéma, l’auteur compose ses images à la manière d’un film réalisé sans effets spéciaux. Il construit et plante ses décors, travaille avec des animaux, et cadre chaque séquence avec soin, faisant attention à toujours laisser le hasard s’immiscer. « Je trouve plus intéressant de percevoir la technologie comme une opportunité, un moyen de communication avec l’environnement, et non comme un simple outil. Et cet échange est toujours mutuel : chaque image est une performance, une collaboration entre l’artiste et son espace proche. Cette connexion entre les différents éléments apporte – pour reprendre les termes de l’écrivain Ivan Bounine – un sens immédiat à la vie », explique-t-il.

Une union du concret et du merveilleux

Dans cette osmose, pas de symboles marqués, mais une invitation à imaginer ses propres légendes, ses propres croyances. « Je n’aime pas “citer” à travers mon travail. Si souvent on considère qu’un artiste n’a pas le droit d’inventer sa propre mythologie, je l’ai pourtant fait – aussi librement que l’on s’approprie les textes de la Bible dans mon village natal », confie le photographe. Convaincu que l’homme, la nature et l’espace sont intrinsèquement liés, Igor Elukov propose avec ce projet une réflexion philosophique sur notre quête de sens, et notre lien au monde. « Pour reprendre la célèbre phrase de Nietzsche en la transformant en interrogation : si vous regardez longtemps au fond des abysses, les abysses voient-ils au fond de vous ? » ajoute-t-il.

Comme plongées dans un silence profond, les images deviennent des allégories mystérieuses que le regardeur est libre d’interpréter comme il le souhaite. Oniriques, féériques, elles se lisent comme des pistes, des bribes de sensations, aussi énigmatiques que captivantes. « Il m’a toujours semblé que les contes de fées illustrent tout à fait la réalité, puisqu’ils englobent les rêves, les peurs et les fantasmes qui font partie de notre quotidien », ajoute l’artiste. Série sinueuse aux nombreuses strates, The book of Miracles est une œuvre qui se déchiffre plutôt qu’elle ne se lit. Une union du concret et du merveilleux, de l’histoire et des croyances. Un mélange complexe de ce que représente notre monde.

© Igor Elukov