Avec sa série Enjoy House, Shelli Weiler nous fait découvrir les usines à selfies qui pullulent dans son pays. Dans un contre-pied esthétique, la photographe américaine livre sa vision sur ces royaumes du faux. Une critique subtile de notre rapport à l’image et aux réseaux sociaux.

Hollywood. Temple de l’industrie du cinéma, de la fiction, là où pleuvent les paillettes. C’est dans ce célèbre quartier de Los Angeles qu’a ouvert il y a presque trois ans The Museum of Selfies. Situé sur l’artère principale, à deux pas du Walk of Fame, les visiteurs se pressent pour pénétrer dans ce « musée » d’un genre nouveau. Ici, aucun tableau aux murs, seule une suite de box aménagés prêts à accueillir vos envies de création. Si les smartphones n’en finissent pas de polluer les salles des institutions culturelles un peu partout dans le monde, au Museum of Selfies, ils sont indispensables. Et pour cause, c’est à vous de réaliser vos propres « œuvres ». Le spectateur-acteur déambule à travers un agglomérat de décors, plus loufoques les uns que les autres, perches à selfies (aimablement fournies par les organisateurs) à la main. Aficionados du post Instagram original, accrocs aux likes en tout genre, de toute évidence, Hollywood est là pour vous.

Depuis, ces lieux de loisirs tendent à se multiplier sur la planète. Ils sont les sujets centraux de la série Enjoy House de Shelli Weiler. « Un jour, se souvient-elle, une amie m’a conviée sur son lieu de travail. Elle était responsable du marketing d’un endroit appelé le Rosé Mansion et souhaitait que je fasse des images avant l’inauguration. Sur place, j’ai été prise de claustrophobie et saisie par la peur dans cet entrepôt devenu une funhouse. Je pénétrais pour la première fois dans une usine à selfies. »  Dépassant ses angoisses, refusant d’être exploitée par les commerciaux, mais aussi à la recherche d’un objet d’étude, l’artiste comprend qu’elle tient son sujet. C’est pourquoi, pendant plusieurs mois, elle va parcourir le pays pour documenter ces infrastructures dévolues à vendre des souvenirs tout à la fois réels et inventés.

Du vomi de clown

Encore assez peu répandus en France, ces lieux promettent une expérience immersive et « un moment unique de divertissement ». Mais plus précisément, de quoi s’agit-il ? « Tout commence par l’entrée d’un grand hangar disponible à la location, explique Shelli Weiler. La plupart se ressemblent. Le ticket tourne souvent aux environs de 20 dollars. Puis, à l’intérieur, plusieurs compartiments se succèdent. Les murs sont peints en rose layette, le sol recouvert de confettis et de papier réfléchissant, des assemblages de coton forment des nuages improbables ; il y a des miroirs à l’infini, d’immenses piscines à boules avec plongeoir et le personnel vous sert des friandises. Avec ces couleurs et cette lumière, on dirait vraiment du vomi de clown. » À cette seule description, on pourrait avoir le tournis. Le genre de malaise que l’on peut ressentir au milieu d’une fête foraine trop animée.

Dès lors, toute l’ingéniosité de Shelli Weiler s’exprime. Elle a su prendre le contre-pied de ces scénographies imposées. Et, par là même, elle a assis sa démarche d’auteure. Puisqu’elle est déterminée à ne pas subir cette profusion de pigments acidulés, la photographe venue de Brooklyn prend de la distance et leur oppose des niveaux de gris maîtrisés. « Tout est très calculé dans ces endroits. Par conséquent, je ne pouvais pas agir sur la couleur et l’éclairage, confie-t-elle. Grâce au noir et blanc , j’ai pu décontextualiser ces fabriques à selfies, en éliminer la chaleur et restituer une ambiance plus clinique. Dans ces artefacts, nous sommes plus proches de la science-fiction que de l’usine à bonbons. » C’est ainsi que, par ce biais, ces royaumes du faux se transforment en d’hypothétiques terres hostiles. Qui voudrait vivre dans ces espaces où rien ne semble échapper au mauvais goût ?

La broyeuse des identités

Finalement, tout n’est que clichés surannés et représentations fallacieuses du désir. Dans cet imaginaire de papier mâché, les clients disposent d’accessoires censés évoquer un idéal. La féminité, la célébrité, le tourisme, la famille… rien n’échappe à la broyeuse des identités. « Ces espaces sont supposés présenter des utopies, mais je ne suis pas dupe. Pour moi, ce sont plutôt des dystopies capitalistes, analyse Shelli Weiler. J’avais parfois l’impression désagréable d’être piégée dans un univers alternatif, un chaos carnavalesque. » Rien ne se passe dans ces vides sémantiques, si ce n’est la répétition des poses, des angles de prises de vue, et la consommation frénétique des réseaux sociaux. Ainsi, pour l’artiste, il s’agit de purgatoires fictifs destinés à expier nos péchés contemporains. Là où l’ego se fond dans la standardisation.

Une impression de « chute civilisationnelle » plane dans les images de Shelli Weiler. Par conséquent, une forme de tristesse navrée émane. « Tout cela ressemble peut-être à la fin de l’humanité, pense-t-elle. Il n’y a pas de vitalité réelle dans ces usines, tout est virtuel.Je le vois comme le summum du modèle économique américain. Celui qui ne valorise rien au-delà de lui-même. C’est surement dû, en partie, au fait que j’ai voulu me détacher de toute tendresse, de tout bon sentiment. En fin de compte, c’est un constat sur notre capacité à nous complaire dans une mimesis mélodramatique. C’est alors que, devant ce spectacle frauduleux, surgit ma propre mélancolie. » Si les usines à selfies distillent à l’envi de la poudre aux yeux, les photographies de Shelli Weiler objectivent leur entreprise de destruction de l’expérience du réel. Définitivement, la démocratisation des moyens de captation et de diffusion des images ne fait pas de tous des artistes et encore moins des auteurs. À n’en pas douter, Shelli Weiler, elle, est les deux.

© Shelli Weiler