Avec le projet ALL CHANGE, le Britannique Owen Harvey a initié un hommage collectif à la capitale anglaise. Un ensemble offrant la vision de 13 photographes et autant d’histoires sur la diversité et les cultures qui animent la périphérie de Londres.

Sur le Vieux Continent, la vie paraît figée, immobile. Pourtant, chacun a conscience des profonds bouleversements qui traversent le monde. Drôle de paradoxe que celui de la mutation : tout semble identique bien que tout change. Ce que les crises successives ont révélé – avec celle que nous éprouvons actuellement en point d’orgue, et que nous pouvions déjà appréhender – c’est que l’Europe a manqué une occasion historique de se montrer unie et solidaire. Dans cette cacophonie des nations provoquant ce réflexe dangereux de repli sur soi, le Royaume-Uni fait office de cas particulier. Subissant de plein fouet une situation sanitaire dramatique, il doit également mener à bien un Brexit, expression volontaire de son séparatisme.

En 2016, alors que la sortie du Royaume-Unie de l’Union Européenne est votée par référendum, le photographe Owen Harvey décide d’explorer la périphérie de Londres, en évolution constante. Venu au 8e art avec la musique et notamment des pochettes d’albums, il souhaite varier sa pratique. Désireux d’offrir un regard pluriel sur la ville, il soumet son idée à douze autres artistes. Le principe ? Dresser un portrait de la capitale anglaise alors coincée dans un espace-temps entre Brexit et COVID-19. Dans un pays plus divisé que jamais, l’initiateur du projet veut révéler les cultures et la diversité qui font de cette métropole insulaire celle de tous les horizons. Une entreprise ambitieuse qui méritait bien la formation d’un collectif.

 ALL CHANGE / © Lewis Khan

Unir dans la diversité

La force d’Owen Harvey est bien là : avoir su fédérer, unir dans la diversité (pour reprendre la devise de l’UE). « Je me suis adressé à des photographes dont j’admirais le travail ou que l’on m’avait recommandés, confie-t-il. Nous cherchions avant tout des personnes venant d’univers différents dans leur pratique artistique et dans leurs environnements culturels. » Mais alors, comment rendre compte de la réalité de ce territoire 15 fois plus grand que Paris ? Et la réponse à cette question rend l’approche du collectif originale.

« Puisque nous voulions partager des récits qui se déroulaient dans la périphérie de la ville, dans des zones parfois ignorées, nous avons attribué à chaque photographe un arrêt de ligne du métro londonien, explique Owen Harvey. À chacun de ces terminus, une annonce sonore diffuse le message « All change ! ». Nous avons tout de suite senti que ce nom avait du sens et qu’il faisait écho à la situation que Londres connaissait à ce moment-là. » De Stratford à Brixton, d’Enfield à Morden, de Heathrow à Lewisham, du nord au sud et d’est en ouest, le petit groupe quadrille la carte. Cette variété des lieux et des points de vue se reflète dans le résultat final. D’une hétérogénéité intentionnelle émergent la réalité du terrain et l’humanisme des auteurs.

ALL CHANGE © Lauren Maccabee

Expressions de la singularité

Notre vérité n’est pas celle du réel, mais de notre jugement en tant que perception. C’est pourquoi les images qui constituent ALL CHANGE sont autant d’expressions de la singularité des photographes. Will Hartley, qui ne connaissait Statford que par son échangeur de trains, a découvert le Rain Crew, un groupe de breakdance auquel il consacrera près de deux années. Tom Farmer a dépoussiéré le roller disco (danse sur patins à roulettes, NDLR) des soirées du Byron Hall de Harrow. La photographe Alice Zoo est une des rares à s’être tournée vers les espaces privés des habitations de banlieue. Lewis Khan, quant à lui, offre une série poignante dédiée à une jeunesse fragile marquée par les coupes budgétaires gouvernementales et l’austérité.

Certaines œuvres combinent les techniques et sortent du strict document photographique. Parmi eux, Sam Ivin a produit une série de collages collaboratifs avec un centre visant à sortir de l’isolement les personnes souffrant de troubles mentaux. L’artiste Clara Nebeling présente une création réalisée avec des dessins d’enfants Bank. Son objectif ? Dévaloriser l’argent. « Les villes et les institutions que nous construisons autour de l’argent sont-elles encore faites pour nous ou uniquement pour la création de richesse ? », questionne la photographe au regard des derniers projets de loi. On l’aura compris, avec ALL CHANGE, il s’agit de réhabiliter le citoyen et plus largement l’humain. Car au fil du temps, Londres devient de plus en plus la cité qui s’articule autour de La City (son quartier d’affaires) et du chacun pour soi.

Face à cette marche forcenée vers un individualisme glissant, ALL CHANGE répond par un engagement collectif. Dans de nombreux pays, les artistes, auteurs et photographes s’organisent. Bien que les restrictions liées à la crise sanitaire contraignent les rassemblements, des projets éclosent par mutualisation des moyens et des compétences. Au milieu des divisions sociales croissantes, des conflits générationnels, du cauchemar identitaire… Dans cet étrange capharnaüm, ces projets ouvrent le champ des possibles et apportent leurs solutions à la question primordiale du « vivre ensemble ».

ALL CHANGE © Tom Farmer

ALL CHANGE © Will Hartley

ALL CHANGE / © Tori Ferencet à d. : © Cian Oba-Smith

ALL CHANGE / À g. : © Sam Ivinet à d. : © Alice Zoo

 ALL CHANGE © Owen Harvey

ALL CHANGE / À g. : © Hollie Fernandoet à d. : © Clara Nebeling

ALL CHANGE / À g. : © Kasia Wozniaket à d. : © Jocelyn Allen

ALL CHANGE © Cian Oba-Smith