Avec Lacuna, Katya Yanova explore les distorsions et manques qui constituent des failles du langage. Connues sous le nom de lacunes lexicales, elles sont la source de l’incompréhension. Dans sa série, l’artiste russe tente d’exploiter ces écarts à travers le médium photographique.

Nous le savons, la communication est la fonction première du langage, et elle est essentielle aux êtres humains.  Que ce soit au sein de sa famille, de son groupe social ou pour interagir avec d’autres, un individu se dote d’un système de signes vocaux, verbaux, graphiques ou encore gestuels afin d’exprimer une pensée ou un sentiment. Comme tout système, le langage connaît des écarts, des vacillements, des « trous » appelés lacunes lexicales (ou linguistique). C’est à partir de ces carences que Katya Yanova a entamé sa série Lacuna.

« Je me suis intéressée au terme linguistique lacune — lorsqu’un mot d’une langue n’a pas d’analogie dans une autre, explique la photographe russe. En d’autres termes, les lacunes sont des failles du système lexical. Cette notion m’a amené à me demander si, dans une même langue, nous trouvons beaucoup d’omissions ou d’insuffisances bloquant la compréhension mutuelle entre les gens. Entre différentes tranches d’âge ou instances politiques et religieuses, etc. Est-il possible de communiquer sans distorsion ? ». De sa réflexion est né un corpus d’images.

Le langage photographique

Ces interrogations concernant le langage et ses défaillances, l’artiste originaire de Mordovie et installée à Moscou, elle les porte depuis toute jeune. Pour elle, les écarts que connaît le langage permettent l’interprétation et confèrent aux individus leur caractère unique. « J’ai construit mon propre système de métaphores et de symboles, explique-t-elle. (…) Depuis que je suis enfant, l’incompréhension entre les gens m’inquiète, même avec les plus proches. J’avais l’habitude de m’énerver, toujours à la recherche de la vérité générale. Puis, avec le temps, j’ai commencé à apprécier le caractère unique de chaque avis ou jugement. Il est très important de cultiver une pensée critique, de se poser des questions, se laisser la possibilité de douter. »

Plus tard, celle qui a étudié le design à l’université se tourne vers le 8e art. Par ce biais, elle se retrouve confrontée à un nouveau système linguistique, le langage photographique. Ce dernier, objet de nombreuses recherches, consiste à utiliser des signes qui, mis ensemble grâce à l’écriture photographique, permettent à l’auteur de s’exprimer et au regardeur de comprendre le sens d’une image. Une fois de plus, ce langage n’est pas universel et possède ses propres lacunes, souvent d’origine culturelle. « Chaque photographie est une tentative de montrer le monde, mais toujours à travers un prisme individuel, analyse-t-elle. Même le style dit documentaire ne peut pas être univoque. Le contexte est important ».

Une immense tragédie

Nous le constatons, ce dispositif vieux comme l’humanité qu’est le langage suppose donc un émetteur et un récepteur. Entre les deux, en fonction de multiples paramètres tels que les signes, de la culture ou encore l’habitus (Comportement acquis, caractéristique d’un groupe social, quelle que soit son étendue, et transmissible au point de sembler inné, déf. Larousse), peut naître une altération du message. De cette déformation émergent parfois des conflits, voire des guerres. Katya Yanova en a conscience. Bien qu’elle considère celle que mène son pays à l’Ukraine comme une immense tragédie, elle tente tout de même de saisir les mécaniques en jeu.

« Je crois que l’incompréhension est un processus naturel, imagine-t-elle. Russes et Ukrainiens sont des peuples uniques et des nations différentes. Mais personne n’a le droit de priver une personne de vie, d’avenir, de développement et de libre arbitre ! L’effusion de sang doit être stoppée, puis chacun décidera par lui-même comment il pansera ses plaies — par la photographie ou autre chose ». C’est pourquoi, à l’avenir, elle souhaite s’attacher aux profondes modifications culturelles et structurelles que va subir la Russie lorsque la guerre sera finie. Pour l’heure, le dialogue semble presque rompu et le langage n’y peut rien. Certains acteurs restant sourds aux cris d’un pays qui meurt et aux appels d’un monde sidéré.

© Katya Yanova