Fasciné par la notion de masculinité, Simon Lehner s’est lié à un groupe de joueurs participant à des simulations de guerres hyper réalistes. Entre documentaire et fiction, Men don’t play / Men do play se lit comme un essai sur l’homme, son désir de puissance, et sa vulnérabilité.

« Dès l’enfance, j’ai remis en question les visions idéalisées de la figure masculine représentées à la télévision ou dans les magazines. Ayant grandi sans père, je n’ai jamais su si les hommes pouvaient ressentir la vulnérabilité et les émotions que j’éprouvais », confie Simon Lehner. Après avoir construit une série autour de l’absence paternelle, le jeune photographe s’est intéressé à l’hypermasculinité, à travers Men don’t play / Men do play. Une immersion dans un monde étrange, où fiction et réalité s’entrelacent. Débuté alors que l’auteur n’avait que 17 ans, le projet a évolué, pendant quatre ans, faisant le portrait d’un groupe d’hommes fasciné par la guerre et la violence.

De 2015 à 2019, l’auteur a appris à connaître d’étranges soldats, se battant sur des zones de guerres simulées – construites pour être ultra réalistes et imiter les réalités des conflits en Irak ou en Afghanistan. « Dès ma première immersion dans cet univers, j’ai fait face à une masculinité exacerbée : les tests de bravoure, les compétitions physiques… Mais après un certain nombre d’heures, cette façade se craquelle et la fragilité apparaît, tandis que la peur, les blessures et la tendresse envahissent le champ de bataille », raconte-t-il.

Au cœur des simulations

Il a fallu plus d’un an et demi au photographe pour réussir à intégrer l’un de ces groupes de joueurs. Des heures d’échanges sur des forums à gagner leur confiance avant d’être affilié à un régiment. Si Simon Lehner n’a jamais pris d’armes sur le terrain, il a vécu l’urgence de la guerre en endossant le rôle de « photojournaliste », couvrant le conflit aux côtés des combattants, une veste en kevlar pour le protéger. Car dans ces simulations, le réalisme est primordial. Les participants jouent leur rôle à la perfection, et se donnent corps et âmes au projet. « Les simulations ont lieu le week-end la plupart du temps : 50 heures sans sommeil, en pleine guerre, avec des fausses armes et des balles en plastique. Chaque expérience peut atteindre 1500 participants, et contenir des tanks, des hélicoptères et même des ceintures explosives ! Les soldats développent de véritables tactiques et feignent la mort. L’expérience est épuisante. Il est impossible de se reposer face au raffut des grenades qui tombent et de la propagande des troupes arabes crachées par des haut-parleurs », raconte Simon Lehner.

Avec une poésie déconcertante, l’artiste capture le chaos, la violence, mais aussi la douceur et les moments d’abandon, lorsque le corps lâche et la virilité s’efface. Un entre-deux surréaliste, d’une grâce insoupçonnée. Des simulations 3D, empruntées à l’esthétique des jeux vidéo, complètent Men don’t play / Men do play. Une manière pour l’artiste d’interroger le caractère réaliste du médium. « Au cœur des simulations, seule notre intuition nous guide, et on se surprend à croire ce que l’on voit. La série est construite de la même façon, je veux que le regardeur prenne ma place sur le champ de bataille, qu’il tente lui-même de départager la fiction du réel », précise-t-il. Et, au milieu des bombes et des coups de feu, sa vision de la masculinité s’impose à nous : extrême, imparfaite, complexe et touchante.

© Simon Lehner