Avec Events in Nature, Kristoffer Axén s’approprie le réel pour créer un univers onirique et incertain en forme de peinture. Avec une maîtrise affirmée des outils numériques, le photographe suédois livre des images uniques empreintes de solitude, d’appréhension, mais aussi d’espoir.

Des figures fantomatiques déambulent sans but dans des paysages incertains, des espaces aux formes tout à la fois familières et confuses. Avec sa série Events in Nature, Kristoffer Axén plante les contours de son décor intérieur dans un jeu d’ombre et de lumière, de caché et de dévoilé. Sa pratique, il l’articule principalement autour du thème de la solitude qui succède à une existence introspective et interrogative. Ses images, souvent oniriques dans leur sensation, offrent un point de vue subjectif et suggestif et se rapportent plus à une atmosphère qu’à des détails.

« Pour Events in Nature, explique Kristoffer Axén, le point de départ était un cliché représentant un groupe d’ouvriers au coucher du soleil, à Los Angeles, qui discutent avec désinvolture. En se plaçant en recul, le photographe a fini par obtenir une distance, un détachement, comme s’il se trouvait sous la surface des choses. À partir de là, j’ai voulu faire une série similaire qui ne serait pas liée à un sujet spécifique, mais plus à des sensations. » Celui qui fut l’assistant de l’artiste hongroise Sylvia Plachy (mère de l’acteur Adrien Brody, NDLR) ouvre donc des passages entre le réel et des mondes faits d’impressions, de perceptions, et d’émotions. Il laisse ainsi le spectateur pénétrer cet univers et y prendre ce qu’il souhaite.

Ombres épaisses et lumières révélatrices

Cette singularité qui émane des œuvres de Kristoffer Axén n’est sans doute pas étrangère à sa pratique de la peinture et aux techniques de production qu’il emploie pour fabriquer ses images. Bien qu’ayant étudié le 8e art à l’International Center of Photography de New York, il a toujours continué à cultiver son appétence pour le maniement du pinceau. N’hésitant pas à utiliser toutes les avancées technologiques que la photographie numérique peut lui offrir, il n’hésite pas à plonger dans les profondeurs des logiciels jusqu’à ce qu’il obtienne le résultat désiré. « Je dirais que la photographie a influencé mes peintures plus que l’inverse, analyse-t-il. Cependant je travaillais de manière picturale avec mes images, passant beaucoup de temps dans le processus d’édition, modifiant les valeurs et les couleurs comme je le ferais avec une vraie palette ».

Kristoffer Axén joue également sur les rapports entre des ombres épaisses et des lumières révélatrices. « La lumière, nous dit-il, a un rôle très important. À bien des égards, elle fait ou défait. Elle permet d’unifier le récit et de l’amener au point où il raconte une histoire plus profonde qu’il n’y paraît. » Mais contrairement à ses photographies qui s’ouvrent sur un horizon fantasmagorique, ses peintures s’attachent à des contextes apparemment simples, à la vie de tous les jours, à des scènes banales qui justement pourraient alimenter un album de famille. Pour l’artiste suédois, ce qui est visible ici n’est pas tout à fait le sujet : « Que ce soit dans mes photographies ou mes peintures, j’ai commencé à incorporer beaucoup plus de texture, à obscurcir, afin d’atteindre un stade où le réel côtoie le rêve. Mais elles transmettent toutes les mêmes sentiments, celui de l’éphémère, de la mélancolie et de la nostalgie. »

L’empreinte cinématographique

Les images que propose Kristoffer Axén revêtent aussi indéniablement un aspect cinématographique. Le choix des cadres, le recours récurrent à la mise en scène, la construction de situations sont autant d’éléments qui nous rappellent ceux de la conception d’un film. Rien n’est tout à fait figé, jusque dans le titre de la série, qui semble indiquer que quelque chose est en train de se dérouler sous nos yeux. Quoi ? Nous peinons à l’identifier. Nous ne pouvons que solliciter notre imagination tel que nous le ferions devant une œuvre de David Lynch. Le peintre-photographe n’hésite d’ailleurs pas à revendiquer l’influence de ce dernier. « Lui et Béla Tarr, avec leur atmosphère ambiguë et en même temps très personnelle m’ont profondément inspiré, confie-t-il. Dès le début, j’ai voulu faire quelque chose de similaire. »

Les clins d’œil à l’invention des frères Lumière ne se limitent pas à ces quelques grands noms du 7e art puisque, même dans ses références photographiques, Kristoffer Axén convoque des artistes dont l’esthétique est marquée de l’empreinte cinématographique. Par exemple, Gregory Crewdson et ses mises en scène théâtrales pouvant évoquer les films des années 1980. Ou encore le japonais Daido Moriyama dont les images dans un noir et blanc tranché peuvent faire penser au cinéma nippon des années 1970. Autant de modèles qui font partie d’un répertoire visuel que le Suédois a su exploiter à profit pour bâtir une œuvre personnelle originale et reconnaissable au premier regard.

À contre-pied des hyperréalistes

Quelque part, s’il abolit les minces frontières entre les médiums, Kristoffer Axén prend le contre-pied des peintres hyperréalistes (bien qu’il admette volontiers une fascination pour le célèbre artiste allemand Gerhard Richter, figure de ce mouvement). Effectivement, si certains d’entre eux partaient d’une photographie pour tendre par la peinture à une représentation fidèle du réel (Chuck Close ou Don Eddy, par exemple, NDLR), lui effectue le trajet inverse, triturant le visible et l’immuable afin de disposer du concret comme d’une matière au songe. Subtilement, Events in Nature explore les aspects surréalistes de notre monde, ceux qui ne s’offrent pas à chacun avec évidence. Il s’attache ainsi à ce qui scintille en périphérie, une forme d’aura artificielle feutrée voulue à bon escient. Il s’en va à la recherche de ce qui est enfoui dans notre inconscient : les peurs, les appréhensions et les espoirs.

© Kristoffer Axén