Par une démarche sociologique et humaine, Elizar Veerman nous parle des autres, leurs identités, leurs joies et leurs luttes, tout en se racontant lui-même. Avec sa sérieYou Huddle To Keep Warm, le Néerlandais tisse un lien fraternel entre les jeunes hommes issus de communautés périphériques et de diasporas en Europe, souvent victimes de représentations discriminantes.

Photographe néerlandais, Elizar Veerman est aussi d’origine moluquoise – venu d’un archipel situé dans l’est de l’Indonésie, colonisé par les Pays-Bas pendant près de 400 ans. Et c’est dans un quartier peuplé par cette communauté qu’il grandit, en périphérie de Rotterdam, où la famille de son père a été placée après la décolonisation. Outre son éducation et son héritage, c’est en photographiant ses amis dans les scènes locales de skate et de graffiti de sa ville natale que débute son parcours photographique. Des clichés de rue, des adolescents et des hommes qui l’entourent viennent rapidement garnir sa carte mémoire, après l’obtention de son premier boîtier. Elizar Veerman se passionne ensuite rapidement pour le portrait, et s’intéresse tout particulièrement aux représentations de la masculinité et aux actes d’auto-revendication.

L’auteur associe à la dimension documentaire de son œuvre une imagerie tirée de la mode et du streetwear : « La plupart de mes sources d’inspiration proviennent de choses que j’observe et que je ressens dans la rue pendant que je tourne, comme les vêtements, le langage corporel et les « sous-cultures » des jeunes », explique-t-il. C’est aussi son approche « organique », quasi-sociologique de la photographie qui lui permet de communiquer avec les milieux ghettoïsés pour ainsi les représenter avec bienveillance et intérêt : « Je traîne avec les gens, je me lie avec eux avant de communiquer mes intentions photographiques lors de la prise de vue. Mes intentions sont honnêtes et vont droit au but », ajoute-t-il. En se fondant sur sa propre histoire et son milieu socio-économique, le néerlandais inspire la confiance et met à l’aise ses sujets : « L’honnêteté, la sensibilité et parfois la fragilité émanent de ces intentions, je crois. »

Leur agressivité, leurs joies, leurs blessures

« Quand j’étais plus jeune, je voyais rarement des gens qui me ressemblaient représentés dans la photographie néerlandaise, surtout en tant que créateur. Cela m’a motivé à commencer à faire le portrait des garçons avec lesquels j’ai grandi dans le quartier des Moluques », poursuit le photographe. Peu à peu, il prend conscience des connexions entre ceux qui passent devant son objectif et des manières dont ils se réapproprient l’espace : « j’ai donc continué à faire le portrait de garçons et d’hommes dans d’autres quartiers moluquois du pays, ainsi que dans d’autres communautés ayant une histoire similaire », poursuit-il.

Ainsi, Elizar Veerman crée des parallèles entre les victimes de ségrégation de son propre quartier et ceux de périphéries d’autres villes européennes, comme les cités de Marseille. Des sujets qui agissent comme des miroirs : « je me reconnais dans leurs histoires, leur agressivité, leurs joies, leurs blessures, leur vulnérabilité, leurs armures et leurs masques », confie l’auteur. Pour ces portraits, ce dernier utilise un processus spécifique : l’homme au centre, regard en direction de l’objectif, afin de créer un contact visuel entre lui et le spectateur. « Je photographie volontairement à partir d’un angle légèrement plus bas que le niveau des yeux, ce qui place les personnes que je photographie sur un piédestal », développe Elizar Veerman.

Une fois le cliché réalisé, il n’hésite jamais à offrir ses tirages à ses modèles. Une manière de donner en retour, matériellement, mais surtout symboliquement en partageant son capital culturel. Une démarche militante qui entend, à l’image de l’ensemble de son œuvre, renverser certains rapports de force pouvant exister dans notre société : « L’appareil photo crée toujours une dynamique de pouvoir et, par le passé, il a trop souvent été utilisé pour déformer la représentation de personnes vulnérables », expose l’artiste. Sorte de déclaration d’amour au cinéma français et ses réalisateurs de clips, tels que Romain Gavras, le photographe d’origine moluquoise a décidé de baptiser sa série en hommage à La Haine : « Dans ma scène préférée, un vieil homme conte une anecdote aux trois protagonistes du film qui sont des adolescents en quête d’espace dans les périphéries de Paris où ils ont grandi. Au cours de cette histoire, il évoque la solidarité face à l’exil et aux difficultés : You Huddle To Keep Warm – on se tient chaud ensemble », conclut-il.

© Elizar Veerman