Sur son compte Instagram, la photographe espagnole Claudia Cabrero célèbre une « enfance sauvage », libre et épanouie. Une façon pour elle de faire subsister, avec nostalgie, cet Éden juvénile que nombreux pensent avoir perdu.

« Je suis née dans une famille très unie. J’ai toujours vu une relation d’amour forte entre mes parents… Ayant grandi dans ce climat que j’ai aimé, j’ai voulu reproduire ce que j’avais vécu, et fonder à mon tour un clan soudé. Car je pense qu’on est toujours influencé par sa propre famille. » Ces quelques phrases de Claudia Cabrero cristallisent sa vision du modèle familial. Sensible à la création artistique depuis toute petite, c’est à l’âge de 33 ans qu’elle s’adonne à la photographie. L’élément déclencheur ? La naissance de sa petite dernière, Olivia. Dès lors, elle ressent un besoin irrépressible : celui d’immortaliser la vie de ses filles de la plus belle des manières.

L’inspiration de Claudia Cabrero est plurielle. Elle provient, d’abord, de sa propre enfance, passée entre la France et l’Espagne, le monde urbain et rural, plus sauvage. Mais elle lui vient surtout des images de son père, qui ont bercé sa jeunesse. « Quand j’étais petite, je l’ai vu prendre en photo ma mère, ma sœur et moi… Il avait une sensibilité spéciale », confie-t-elle. Capturer l’instant volatile est donc une affaire de famille qui se transmet, mais pas que. Il y a, ensuite, les évènements de la vie quotidienne. Une scène qu’elle entrevoit au détour d’une rue ou dans les méandres de son imagination, c’est toujours le moment qui suscite sa poésie. « Les photos que j’aime le plus, ce sont celles que je vois, c’est-à-dire celles que je ne prépare pas », explique-t-elle. Les couleurs, la musique, les livres, les séries ou encore les clichés d’Alain Laboile, de Lisa Sorgini ou de Raquel Chicheri, pour ne citer qu’eux, tout est prétexte à éveiller sa créativité.

Simplicité de vivre

Il faut dire que dans son Espagne natale, la société magnifie la famille. La guerre civile hante encore les mémoires, et la tradition catholique est ancrée dans la culture hispanique. La nécessité de se rapprocher n’a fait qu’élever la cellule familiale très soudée au rang de valeur nationale. Pourtant, celle qui décrit son foyer comme son « univers » le sait : tout le monde n’a pas la chance de grandir dans un tel cocon. L’auteure chérit alors d’autant plus ces précieux instants. À l’origine, l’objectif était de « créer un album familier », et puis, elle a cherché« à faire de belles compositions, de belles lumières, quelque chose d’individuel, mais qui fait écho à d’autres. » Si elle documente d’abord les premières années de Valentina et d’Olivia, ses clichés sont voulus intemporels, à la fois personnels et universels. Ils témoignent d’une simplicité de vivre qu’il convient de contempler avant que le temps n’emporte les rires, l’innocence et l’authenticité inhérentes à l’enfance.

La tradition familiale imprègne même son processus de création, car ses filles sont toujours au cœur de celui-ci. « Je ne sais pas si elles sont vraiment conscientes… Je leur montre toujours les photos que je sélectionne. Parfois, je leur laisse même choisir quelle photo elles préfèrent. La plupart du temps, elles sélectionnent des photos où elles sont dans leur jeu. » Lorsque ses filles se divertissent, Claudia Cabrero s’amuse avec son appareil, qu’il soit numérique ou analogique. C’est ainsi que mère et filles jouent ensemble. Spontanéité et insouciance s’échappent de chacun des projets de l’artiste qui se plaît à renouer, inlassablement, avec son âme d’enfant.

Petits trésors de l’enfance

Mais l’intérêt des projets de Claudia Cabrero réside ailleurs. Pour elle, capturer ces moments de l’enfance, « c’est une façon d’arrêter le temps, de créer quelque chose de beau, un moment banal, qui n’a rien de spécial, mais qui donne à voir la beauté dans le quotidien. » Une jolie façon de célébrer la poésie de l’instant présent. Car le temps passe, inexorablement, et l’artiste, sensible, éprouve une certaine nostalgie en pensant au passé, aux premières années en tant que mère : « C’est une période où la plupart des enfants n’ont pas de problèmes. C’est une époque dont on se souvient avec un grand sourire. C’est de la joie, c’est de la liberté, c’est le divertissement, c’est la découverte. »  Ses idées de compositions lui viennent à l’esprit comme des souvenirs précis. Sa galerie numérique apparaît alors comme un chemin pavé de mélancolie, dont la traversée apporte au cœur chaleur et douceur. Les photographies de ses filles, ses « petits trésors de l’enfance », ont des teintes solaires, rappelant cet âge d’or qu’elle ne souhaite voir disparaître. « Je sais que dans l’avenir, je vais être contente d’avoir figé ce moment et de revenir, dans ma pensée, dans le temps, en arrière », conclut-elle.

Ce bonheur de la jeunesse, Claudia Cabrero ne le retrouve qu’aux abords de Huesca, le petit village où tout commence. Et ce, de bien des façons. C’est là-bas que prend vie ce qu’elle nomme l’ « enfance sauvage », que les images de ses premières années ressurgissent comme d’heureuses réminiscences. C’est également en cette terre reculée que l’une de ses amies lui suggère de s’essayer au 8e art – un conseil avisé. Le village incarne, finalement, l’allégorie sensible de son imagination. Si la ville l’épuise, le milieu rural  lui offre le réconfort d’un voyage dans le temps, qui mène tout droit vers cet Éden retrouvé, jamais bien loin. Au nord de l’Espagne, Valentina et Olivia s’amusent d’un rien, tout comme leur mère, quelques décennies plus tôt. Sous le soleil de l’été, elles jouent avec les objets anciens de leurs grands-parents, dans la plus grande sincérité. La campagne renvoie à cette tradition qui plaît tant à Claudia Cabrero, à toute cette succession de récits que l’on se transmet de génération en génération. Son attrait pour la mélancolie guide chacune de ses séries, plus encore que sa bienveillance à l’égard des enfants.

 

 

 

 

© Claudia Cabrero